Vatican

Arme au poing, la Garde suisse du pape se professionnalise

Après les attentats de Paris en 2015, l’armée du pape a décidé de renforcer sa formation pour faire face aux défis sécuritaires d’aujourd’hui. Sa réforme s’accompagne d’un effort de communication: elle a ouvert ses portes au «Temps»

Porte Sainte-Anne, une des entrées du Vatican, à l’est de la place Saint-Pierre. Les gardes suisses sont discrets. Ils filtrent ici passants et véhicules pouvant entrer dans le plus petit Etat du monde. Ils sont vêtus d’un uniforme bleu, recouvert d’un manteau noir en cas d’intempéries. Pas question d’attirer l’attention des badauds avec l’uniforme de gala bleu, jaune et rouge si connu dans le monde entier. Mais, en cette journée de mi-novembre, une femme hurle, affirme avoir été aveuglée par l’un des militaires suisses, rompt la routine de la porte vaticane.

Leçon des attentats de Paris

Selon la presse transalpine, une Italienne, curieuse, a insisté pour entrer au Vatican, mais un soldat du pape l’en a empêchée au moyen d’un spray au poivre. D’après d’autres sources, il s’agirait d’une «Argentine hystérique ayant tenté de forcer le passage». La garde pontificale explique que le soldat a dû faire face à une «réaction agressive et violente». Aucun excès de zèle, donc. Ce genre d’incidents a lieu «deux à trois fois par an, généralement avec des personnes instables ou ivres», précise le capitaine Cyril Duruz. «La peur de possibles attentats ou de gestes fous au Vatican a fait perdre patience à un garde», écrit pourtant le quotidien romain Il Messaggero.

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La plus petite armée du monde est en réalité bien consciente de sa mission, le Vatican étant une cible privilégiée. Elle a ainsi décidé de se professionnaliser. «La formation a été revisitée après les attentats de Paris en 2015, détaille le lieutenant-colonel Philippe Morard, vice-commandant du corps. Avec notamment un mois de formation de base auprès de la police cantonale du Tessin. Nous mettons l’accent sur un entraînement régulier au tir et à la défense personnelle.» En cas de menace élevée, les gardes seront donc désormais armés. Ceux qui accompagnent le pape François, par exemple lorsque ce dernier se déplace dans sa papamobile, le sont déjà.

Légitime défense

C’est à Isone, au Tessin, que ces gardes d’un nouveau type sont en formation. Pendant quatre semaines, ils suivent des cours théoriques, notamment sur la gestion du stress, acquièrent des bases juridiques sur le droit lié aux armes et à la légitime défense. Ils s’entraînent à la manipulation des armes à feu, au tir à distance ou rapproché, à la défense à mains nues, au contrôle de personne ou de véhicule. Cette formation, bien que réduite à un mois, est celle que suivent les aspirants policiers. Chaque garde suisse dispose ensuite d’un permis de port d’arme et pourra s’entraîner dans des stands de tir romains. L’utilisation du Taser est aussi envisagée.

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«Nous savons comment réagir à toute éventualité selon des scénarios prédéfinis, autour du pape et à l’intérieur du palais apostolique, complète le lieutenant-colonel Philippe Morard. Nous procéderions par étapes, selon le niveau de menace indiqué par nos partenaires.» Jusqu’à la possibilité de s’équiper de gilets pare-balles et d’armes à feu. Mais «notre première arme reste cependant la communication, en évitant la surenchère, précise l’officier. L’usage de l’arme reste donc un ultima ratio.» Car si l’armée pontificale se réforme, elle n’en oublie pas moins sa mission première, inchangée depuis plus de cinq siècles: assurer la sécurité du pape, un homme prônant la non-violence.

La première personne que François voit chaque matin est ainsi un garde suisse. Depuis l’élection du souverain pontife en mars 2013, la garde pontificale a un cahier des charges plus important. Elle est présente en plus grand nombre lors des déplacements à l’étranger. La réforme comprend aussi un volet administratif, visant à augmenter les effectifs de 110 à 135 membres. «Le nombre d’heures supplémentaires étant en perpétuelle augmentation, notre commandant a décidé de réagir, confie son adjoint Philippe Morard. La situation devient pénible, nous avons besoin de plus d’hommes.» Un gros processus de recrutement est donc en cours, mais, face aux difficultés, le corps a décidé de plus et de mieux communiquer.

Nouvelle caserne

Le quartier suisse du Vatican sera entièrement reconstruit. La nouvelle caserne est devisée à 50 millions de francs et son chantier pourrait durer jusqu’en 2024, selon le portail d’information Cath.ch. L’augmentation de l’effectif, mais aussi la vétusté des bâtiments actuels et l’assouplissement par le pape de la règle du célibat pour les gardes ont rendu cette restructuration indispensable. Les nouveaux locaux pourront accueillir plus de familles: s’il fallait auparavant atteindre le grade de caporal pour se marier, il suffit désormais aux gardes d’avoir servi durant cinq ans et de s’engager pour trois années supplémentaires.

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La pluie s’abat lourdement sur les pavés d’une arrière-cour du vieux quartier suisse. Antonio Maria n’est pas encore parti à Isone pour la dernière partie de sa formation. Ce Bernois de 29 ans, tout juste arrivé à Rome, partage un café avec le sergent Guillaume Favre, son instructeur. Les autres recrues suivent un cours d’italien, dont il est dispensé. Sous une horloge Mondaine des CFF, les deux hommes évoquent aussi les risques de leur service. La jeune recrue ne peut s’empêcher de se rappeler la formule qu’il sera amené à réciter le 6 mai prochain, lors de sa prestation de serment: «[…] de me dévouer pour eux [le pape et ses successeurs] de toutes mes forces, sacrifiant, si nécessaire, ma vie pour leur défense».

Ce mardi, sa journée a débuté à 7h avec un cours théorique. Un exercice de positionnement, marche et salut précède le repas de 13h. La formation reprend ensuite après une pause de deux heures avec une leçon sur les hallebardes. D’autres exercices physiques et théoriques, des messes et autres activités complètent ce mois de formation inchangé par la réforme. Les recrues doivent aussi s’entraîner à reconnaître tous les membres de la Curie romaine, le gouvernement de l’Eglise, qu’ils seront amenés à laisser entrer au Vatican. L’exercice semble intéresser autant que crisper Antonio Maria. Dès le 1er décembre, il commencera son service régulier. En poste à l’une des entrées, il devra distinguer les prélats et employés du Vatican des curieux.

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