S’il ne trébuche pas sur un dernier caillou invisible, Nikol Pachinian devrait être élu ce mardi premier ministre arménien par l’Assemblée nationale, à Erevan. «Voici venu le temps de la renaissance d’une nation millénaire qui a traversé des siècles de souffrance», avait-il déclaré le 1er mai. Au terme d’un long parcours. Deux mois plus tôt, alors qu’à Erevan, une bande de jeunes activistes préparait en silence une révolution civique, Nikol Pachinian enfilait son sac à dos et ses godillots de marche sur l’esplanade centrale de Gyumri, la deuxième ville du pays. De là, il est remonté en treize jours sur Erevan, 215 kilomètres plus loin.

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Gyumri? Tout sauf un hasard… La ville est doublement martyre, détruite à 60% par le séisme de 1988 et décimée par la misère. Gérante du café Ponchik Monchik, Tamara a une vue hors pair sur la place. «Je me souviens de l’avoir vu il y a un mois, juste en face, témoigne-t-elle: il n’y avait personne avec lui, il marchait tout seul dans la rue, avec son téléphone. Un mois plus tard, il est revenu en campagne et là, il n’était plus seul du tout! Le jour de la grève générale, la ville a été complètement bloquée. Les gens écoutent Pachinian, lui font confiance. Ce qui n’était pas le cas avec l’ancien président.»

Foyer de lutteurs

Gyumri, cité de grandes gueules, à l’humour ravageur, foyer de lutteurs et d’haltérophiles, s’est toujours refusée à l’ancien premier ministre Serge Sarkissian et à son Parti républicain, qui n’y a jamais dépassé les 27%. Arousyak Oganessian, ancienne directrice de lycée, a été membre de la formation. «Il y a dix ans, on m’a conseillé d’y entrer. Après quatre ou cinq ans, j’ai compris que ce parti ne travaille pas pour les gens mais pour lui-même et pour ses membres.»

Je me rappelle l’avoir vu il y a un mois, juste en face: il n’y avait personne avec lui, il marchait tout seul dans la rue

Tamara, gérante du café Ponchik Monchik

Arousyak Oganessian a quitté le parti quand celui-ci lui a reproché de ne pas emmener ses lycéens aux manifestations officielles. Son établissement, ouvert en 1989 par la Croix-Rouge hongroise après le séisme meurtrier, «un des meilleurs du pays», a été fermé en 2017 par les autorités. En un an, 16 établissements du genre ont mis la clé sous la porte dans le pays. «La nation ne va nulle part, mes élèves, les meilleurs, sont partis à l’étranger», explique-t-elle.

Gyumri ne vit pas, elle survit. Dans le centre, les stigmates du terrible séisme de 1988 sont encore visibles partout. Des rues entières de vieilles maisons du XIXe siècle, autrefois habitées par des familles d’officiers impériaux russes, en poste face à l’Empire ottoman, sont désormais vides. Avant le séisme, la ville comptait plus de 250 000 habitants, le grand tremblement a emporté 17 000 âmes, puis la ville a entamé son déclin.

Emigration massive

Depuis, Gyumri a perdu la moitié de sa population. Au dernier recensement de 2008, elle comptait encore 140 000 âmes. Puis la tendance s’est accélérée pendant les années Sarkissian. Selon le gouverneur démissionnaire de la région du Shirak, Artur Khachatrian, il n’y aurait plus que 115 000 habitants. Le niveau de vie est deux fois moindre qu’à Erevan, le chômage atteint 55%. Et 46% de la population vit sous le seuil de pauvreté.

«Les gens partent à l’étranger comme «Gastarbeiter», principalement en Russie», explique un militant dont le parti révolutionnaire et nationaliste Dachnak vient de quitter la coalition au pouvoir. «Je vois une tendance négative, poursuit-il. Des familles partent dans l’Oural pendant dix ans et ne reviennent plus. Ici, le chômage touche toutes les couches de la société, l’intelligentsia comme les travailleurs.»

En trente ans 700 000 Arméniens ont émigré et le phénomène s’est accéléré dans la dernière décennie: 300 000 départs. Pas surprenant dans ce contexte que l’opposition ait eu à Gyumri plus de soutien qu’ailleurs. «J’ai été très surpris que cela se passe aussi vite, commente Artur Khachatrian. Mais Nikol Pachinian est un homme qui comprend le peuple et il suscite beaucoup d’espoir, en particulier chez les jeunes.»

«Le changement n’est pas venu»

Ce constat est partagé par Aramais Ayrapetian, un avocat de 33 ans, qui n’a jamais voulu quitter Gyumri. «On espérait le changement, mais il ne venait pas, explique-t-il sous le soleil printanier. [Le Parti républicain] nous promettait du changement, mais le changement n’est pas venu. On leur a donné beaucoup de temps, dix ans, vingt ans, mais on ne pouvait plus attendre. Quand les manifestations ont éclaté, un vrai mouvement populaire, le régime n’avait pas la force d’y résister.»

Il y a encore deux mois, Ogannes Vantsyan, un juriste de formation qui n’a jamais travaillé dans son domaine mais enchaîne depuis des années des boulots de menuiserie, comptait émigrer en Russie. Au début de la révolution, il a changé d’avis. «Je suis allé à tous les meetings, dit-il, dans un appartement soviétique décati. J’ai commencé à changer mes plans quand les gens sont sortis dans la rue. Nous commençons à avoir un petit espoir. Le peuple a compris qu’il avait son mot à dire.» ν