«Tu dois le faire», insiste le mari. «Je ne peux pas, mes mains n’y arriveront pas», répond la femme. Elle finit pourtant par se faire une raison. Elle jette l’allumette dans le bidon d’essence. Le couple regarde alors le feu se répandre sur ce qui était sa maison. En une seconde, le passé est effacé. La fumée monte au ciel. Tout est fini. Au Karvachar (nom arménien de cette région que les Azerbaïdjanais nomment Kalbajar), une région montagneuse et reculée du Haut-Karabakh, des dizaines d’habitations comme celle-ci sont en flammes.

Depuis la fin de la première guerre entre Arméniens et Azéris en 1994, elle était habitée principalement par des colons arrivés d’Arménie, motivés par les promesses de recevoir électricité et matériel pour construire leur maison gratuitement et ainsi repeupler cette zone abandonnée par les Azerbaïdjanais. Une sorte de colonisation.

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Dans le village central de Karvachar, haut perché dans la montagne, les Arméniens se sont appuyés sur les fondations coulées par les quelque 25 000 Azerbaïdjanais exilés pour construire leurs propres maisons, quand ils n’ont pas laissé les ruines à côté des nouvelles constructions. Comme pour rappeler cette histoire, un panneau souhaite «une longue vie au Karvachar libre». Un homme le prend pour le garder en souvenir. Aujourd’hui, l’histoire se répète dans l’autre sens: selon l’accord de cessez-le-feu signé par Nikol Pachinian et Ilham Aliyev le 9 novembre, le Karvachar devait repasser sous contrôle azerbaïdjanais ce dimanche. En milieu de journée, Bakou a donné aux Arméniens dix jours de plus, jusqu’au 25 novembre, pour quitter la zone.

Premier ministre désigné responsable

Un nouvel exode est proche pour les habitants. «Heureusement que je n’ai pas refait la salle de bains, j’ai fait des économies», dit un homme. Il vit ici depuis treize ans. Tout près, il entend le bruit des flammes qui ravagent la maison du voisin. Il a amassé des antennes, des câbles et quelques meubles pour les emmener. «Je brûlerai la maison avant de partir», prévient-il.

La ville de Karvachar est abandonnée, dépouillée. Les soldats ont enlevé les emblèmes de la république séparatiste du Haut-Karabakh. Les distributeurs des rares banques ont été démontés. Marut se dirige vers la maison de son ami Alex, qui l’a incendiée. «Je pense qu’il l’a brûlée hier avant de partir. Il a vécu en Italie des années avant de revenir ici, avec les aides du gouvernement arménien», raconte-t-il. Ces souvenirs le bouleversent.

De l’autre côté de la rue, Vaghagan, 70 ans, est arrivé d’Erevan pour aider son frère Hajik à vider sa maison. «Je suis revenu après vingt-cinq ans passés en Australie. Je pensais que la révolution de 2018 changerait les choses. Mais les politiques sont restés les mêmes. La Russie nous a trahis et Pachinian doit partir.» Le premier ministre arménien, Nikol Pachinian, est considéré comme le grand responsable de cette débâcle. Dans le jardin, des ordinateurs, des imprimantes et des couvertures sont répandus sur le sol. Le fils d’Hajik aide à emballer les radiateurs avant de récupérer les dernières choses à l’intérieur. Il s’arrête un instant pour contempler ce qui reste de sa maison, complètement dépecée pour ne rien laisser à l’ennemi.

«Ils devront m’emmener de force»

Sur la route principale, une dizaine de camions roulent à vive allure, remplis de meubles, de matelas. Beaucoup ont démonté le plancher et le toit de leur maison. Des personnes arrachent les câbles électriques et emportent des générateurs d’une centrale hydroélectrique près de la rivière Tartar. Un employé dit que l’année dernière, 5 millions de dollars y ont été investis.

Alors que les chars d’assaut de l’armée évacuent, beaucoup d’Arméniens sont venus couper du bois pour chauffer leurs logements ou le revendre. D’autres volent les objets restés dans les maisons abandonnées. Certaines personnes veulent rester jusqu’au bout comme Mariam, 38 ans. «Ils devront m’emmener de force. Je vis ici depuis plus de vingt ans. Je suis née à Bakou et quand j’ai eu 6 ans, nous avons fui pour l’Arménie. Ce sera la seconde fois que je serai réfugiée. Il y a ici des églises qui montrent que c’est notre terre», se rassure-t-elle. Dans la cour de sa maison, tout est prêt. Elle a déjà démonté les fenêtres du motel où elle a investi toute sa vie.

Sauver l’histoire

L’embouteillage sur la voie d’accès qui relie cette région montagneuse à l’Arménie s’étend sur des kilomètres. A bord de leurs camionnettes, les habitants tentent d’esquiver les troupeaux des bergers. S’ajoutent aussi les centaines de pèlerins arméniens venus visiter le monastère de Davidank pour la dernière fois. Ils assistent, les yeux larmoyants, à un événement qui restera gravé dans leurs mémoires: un groupe d’experts extraient des murs des khakars, des objets funéraires arméniens. Hambik, 32 ans, est l’un des responsables de l’opération: «Nous voulons sauver notre histoire. Ce monastère a 800 ans. L’Azerbaïdjan n’en a même pas 80», explique-t-il. Tout se déroule sous la surveillance des soldats russes qui font désormais office de force d’interposition. «Je suis venue ici il y a quinze ans. Je voulais le revoir une dernière fois», dit Arevik, 30 ans, après avoir allumé une bougie dans le monastère, comme beaucoup d’autres.

Le monastère est recouvert par la fumée venant des maisons en flammes. Comme s’il devait disparaître lui aussi pour toujours. Car désormais, le Karvachar et Davidank ne seront que des souvenirs pour les Arméniens, alors qu’ils sont des milliers à détruire, pleins de douleurs, les derniers vestiges de leurs vies.