Armer l’Ukraine, le risque d’escalade

Crise Alors que John Kerry se rendà Kiev jeudi, Washington songeà armer davantage l’Ukraine

Un tel changement de stratégie pourrait diviser Américainset Européens

Etat des lieux surles armes présentes dans le conflit

Au moins 16 civils tués dans l’est de l’Ukraine au cours des deux derniers jours. L’armée ukrainienne qui souhaite renforcer sa mobilisation dans la région pour disposer de 250 000 soldats. L’accord de Minsk de septembre 2014 est en lambeaux. C’est dans un tel contexte d’escalade des tensions que le secrétaire d’Etat américain John Kerry se rend ce jeudi à Kiev pour y rencontrer des membres du gouvernement et le président ukrainien Petro Porochenko. C’est aussi un moment peut-être charnière dans un conflit qui dure depuis plus de dix mois et qui a déjà fait plus de 5300 morts. Aux Etats-Unis, on s’interroge sur la politique à mener face à un Vladimir Poutine que les sanctions américaines et européennes n’ont pas dissuadé d’armer les rebelles pro-russes et de déstabiliser l’est de l’Ukraine.

Le débat qui fait rage à Washington n’est pas nouveau. Mais il prend une tournure beaucoup plus âpre. Si les faucons républicains comme John McCain ou Lindsey Graham ont martelé depuis le début de la crise la nécessité de fortement armer l’armée ukrainienne, la Maison-Blanche s’y est toujours refusée jusqu’ici. L’aide à Kiev s’est limitée à la livraison d’armes non mortelles pour un montant de 120 millions de dollars. Les événements d’Ukraine de ces dernières semaines de même que d’anciens membres de l’administration américaine, proches du Pentagone, mettent à l’épreuve la prudence du président Barack Obama. Selon des responsables occidentaux, Moscou a livré en quantité des armes lourdes aux séparatistes pro-russes (lire ci-dessous). De plus, la Brookings Institution, un laboratoire d’idées influent de Washington, vient de publier un document signé par d’anciens ambassadeurs en Ukraine et à l’OTAN, l’ex-commandant suprême des forces de l’Alliance atlantique en Europe James Stavridis et Michèle Flournoy, l’ex-sous-secrétaire à la Défense qui serait la première en lice pour diriger le Pentagone si Hillary Clinton devait accéder à la Maison-Blanche.

Leur thèse est simple. Si les sanctions économiques ne suffisent pas à arrêter le maître du Kremlin, c’est le système de sécurité européen dans son ensemble qui est menacé de s’effondrer. «Un succès russe [dans l’est de l’Ukraine] saperait définitivement la stabilité de l’Ukraine et encouragerait le Kremlin à défier davantage l’ordre sécuritaire européen. Il pourrait inciter le président [russe] Poutine à utiliser sa doctrine consistant à protéger les Russes d’origine et les russophones pour chercher à acquérir des territoires proches, y compris les Etats baltes. Cela poserait un défi direct à l’OTAN. Selon le document de la Brookings Institution, la situation sur le terrain montre que les sanctions ne sont plus suffisantes. La manière la plus indiquée pour éviter une redéfinition de l’ordre européen par le Kremlin, expliquent-ils dans leur prise de position, c’est de livrer à Kiev des armes défensives pour accroître les coûts des manœuvres de déstabilisation de l’Ukraine par Moscou. Les ex-responsables américains recommandent à la Maison-Blanche de livrer des armes pour 3 milliards de dollars jusqu’en 2017 à raison d’un milliard par an. Kiev, ajoutent-ils, a besoin d’armes de dissuasion. D’autres membres de l’OTAN, dont les pays Baltes, devraient contribuer à l’effort.

Pour l’heure, Barack Obama et sa conseillère à la Sécurité nationale Susan Rice résistent à ces appels, mais cela pourrait changer. Unis dans leur volonté d’appliquer des sanctions contre Moscou qui ont frappé l’économie russe et le rouble de plein fouet, Américains et Européens pourraient néanmoins se diviser sur la question d’armer plus fortement l’Ukraine. En ce sens, Angela Merkel est un bon baromètre. A l’unisson avec Barack Obama à propos des sanctions, la chancelière allemande avertit qu’elle refusera une escalade supplémentaire: «Je suis convaincue que ce conflit ne peut pas être résolu militairement.» En rendant visite à Viktor Orban, le premier ministre hongrois, qui n’a pas caché récemment son faible pour le modèle autocratique russe, Angela Merkel s’attelle à maintenir l’unité des Européens face à la Russie. A Budapest, elle n’a pas hésité à rappeler une nouvelle fois les principes fondamentaux qui constituent l’Europe: «Ce que la Russie tente en Ukraine est une violation de notre système européen de paix et de sécurité.» Elle reprend les arguments des ministres des Finances et de l’Economie Wolfgang Schäuble et Sigmar Gabriel, qui jugeaient voici quelques mois plus important de défendre les principes constitutifs de l’Union européenne que les intérêts économiques allemands à court terme en Russie. En visite à la Maison-Blanche lundi prochain, la chancelière devrait réaffirmer sa position au président américain.

L’unité européenne face au président russe reste cependant un défi. Le maître du Kremlin en a conscience. L’élection d’Alexis Tsipras en Grèce en a donné un aperçu. Le nouveau premier ministre grec avait d’emblée rencontré l’ambassadeur russe à Athènes, laissant croire à une réorientation stratégique de la Grèce vers la Russie. En tournée en Europe, notamment en Italie, où les sanctions européennes contre Moscou font l’objet de critiques, Alexis Tsipras semble toutefois jouer du levier russe, au-delà des relations historiques entre Moscou et Athènes, pour mieux renégocier ses rapports avec l’UE.

Pour les partisans de livraisons d’armes défensives à Kiev, les sanctions n’ont pas arrêté Poutine