George Bush ne croyait pas lui-même aux preuves que la CIA lui présentait sur l'armement non conventionnel de l'Irak. En décembre 2002, quand John McLaughlin, le directeur adjoint de l'Agence, lui a présenté l'état du renseignement, le président a lâché ce commentaire incrédule: «Et c'est tout ce que vous avez?» Pourtant, quelques jours plus tard, autour du 10 janvier, Bush a donné ses ordres: ce serait la guerre. On ne peut pas démontrer plus clairement que la question des armements, qui allait alimenter encore trois mois de débats pipés au Conseil de sécurité, était un prétexte pour le recours à la force, dont le principe était déjà arrêté.

Dans Plan of Attack, qui paraît mardi et fait déjà du bruit aux Etats-Unis, Bob Woodward raconte l'histoire de cette aventure au cœur des ténèbres où les Américains sont maintenant enfermés: le nombre des GI morts avance vers le millier, les troupes espagnoles quittent l'Irak, les grands axes sont coupés, la reconstruction est en panne.

Woodward – l'homme du Watergate – n'est plus un journaliste même s'il est encore au Washington Post. C'est un chroniqueur à la manière de Froissard, écrivant l'histoire immédiate du centre même du pouvoir, et avec un point de vue. Il raconte la marche vers la guerre telle que l'a vécue Colin Powell, principalement, en opposition au vice-président Dick Cheney.

Paul O'Neill, l'ancien ministre des Finances, et Richard Clarke, l'ancien chef du contre-terrorisme, ont déjà écrit que l'obsession irakienne habitait l'administration Bush dès les premiers jours. Woodward y ajoute de nouveaux éléments. Le jour de la prestation de serment, en janvier 2001, Cheney a demandé à William Cohen, chef sortant du Pentagone, d'organiser un briefing de transition dont le sujet devait être «l'Irak et différentes options». Au cours de la discussion qui a suivi, différents moyens de déstabiliser le régime de Bagdad ont été examinés. Paul Wolfowitz, nouveau vice-ministre de la Défense, a proposé d'envahir le sud du pays pétrolier, pour en faire une base de résistance. Saddam Hussein était de nouveau sur la table comme suspect potentiel au lendemain des attentats du 11 septembre. Et deux mois plus tard, le 21 novembre 2001, George Bush a demandé à Donald Rumsfeld, en pleine guerre d'Afghanistan, de mettre à jour la planification militaire contre l'Irak. Le 28 décembre, le général Franks, qui conduira l'assaut quinze mois plus tard, présentait ses plans à la Maison-Blanche.

Le divorce entre Cheney et Powell, dont Woodward dit qu'ils ne se parlent à peu près plus, s'est noué en été 2002, quand le vice-président a pris la tête du parti de la guerre sans passer par l'ONU. La conversion de cet homme est un assez grand mystère. En 1991, après la libération du Koweït, Cheney, ministre de la Défense, était le premier avocat de l'arrêt de la guerre. Aller à Bagdad pour renverser Saddam Hussein, disait-il, ferait prendre aux Etats-Unis le risque de l'enlisement. Dix ans plus tard, il avait inversé son discours, au point que Colin Powell, son ancien chef d'état-major, parle aujourd'hui de l'«obsession» et de la «fixation malsaine» de Cheney et de ses amis du «bureau de la Gestapo», comme il nomme la cellule constituée au Pentagone autour du vice-ministre Douglas Feith.

En janvier 2003, Powell ne fut pas le premier à être informé de la décision sur la guerre. Le prince Bandar bin Sultan, ambassadeur saoudien à Washingon, avait vu les plans d'attaque la veille. Le président n'a même pas pris le conseil de son secrétaire d'Etat; il lui a demandé s'il le suivait. Powell a fait part de ses doutes, mais il a promis d'être loyal. Le 5 février, il présentait devant le Conseil de sécurité les «preuves» sur l'armement irakien, auxquelles le président ne croyait pas lui-même.