«Cette paix est un champ de mines. Le magot de l'aide humanitaire post-tsunami peut la faire exploser.» Vera Soewarni est avocate au Barreau de Djakarta. Ces deux dernières semaines, cette jeune juriste les a passées à arpenter la province musulmane dissidente, afin d'évaluer le soutien populaire à l'accord de paix signé lundi à Helsinki (lire encadré) par le gouvernement indonésien et les rebelles du GAM, le Mouvement Aceh libre, en guerre depuis trente ans contre le pouvoir central de l'archipel.

Interviews de victimes, consultation des organisations locales de défense des droits de l'homme, rencontres sur le terrain avec soldats et officiers de la TNI, l'armée indonésienne redoutée dans ces confins nord de l'île de Sumatra… «Leurs réponses se ressemblent, explique Vera Soewarni. Tous ont peur que cette paix soit un jeu de dupes et qu'elle échoue après six mois, comme en 2003. La confiance n'est pas là. Le raz de marée du 26 décembre, et ses 170 000 morts et disparus, a rendu impossible la poursuite des hostilités. Mais il n'a pas altéré le ressentiment de la population locale, les blessures de la guerre et celles de la loi martiale.»

Ambiguïtés, rivalités

Même ambiguïté dans les couloirs du BRR, le bureau spécial créé par le président indonésien, l'ex-général Susilo Bambang Yudhyono, pour coordonner la reconstruction de la province ravagée par le tsunami du 26 décembre dernier. Dans la villa de Banda Aceh qui sert de locaux provisoires à cette administration directement reliée au chef de l'Etat, Heyu Prasetyo tempère. «La seule garantie de la paix est que la reconstruction avance», dit-il. Ce vétéran du secteur privé gère les relations du BRR avec les donateurs internationaux. Une mission à hauts risques: «Les donateurs ne sont pas seulement comptables du bien-être matériel des victimes du tsunami, poursuit-il. Ils ont aussi l'avenir de la paix dans leurs mains. Leur présence sur place les transforme en témoins, voire en arbitres.»

Car qui dit tsunami ne dit pas seulement, dans cette province martyre d'Aceh, bonnes volontés et pressions internationales sur les deux camps pour s'entendre enfin. «Le raz de marée a surtout fait taire les armes. Tout le reste: du désarmement à la réintégration des rebelles, reste à organiser», confirme un délégué du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) qui était, avant le 26 décembre, la seule organisation internationale présente dans la province fermée aux étrangers. Pire: la manne humanitaire inégalée – plus de 10 milliards d'euros recueillis à travers le monde après la catastrophe pour l'Asie du Sud, dont 6 milliards pour l'Indonésie – suscite des appétits et des rivalités.

Tout en préparant un retrait partiel des troupes d'élite qui quadrillent la jungle montagneuse où les rebelles ont leurs sanctuaires, l'état-major de la TNI bataille pour que les compagnies privées de construction sous son contrôle obtiennent les principaux chantiers. La construction – financée par l'US Aid américaine et par le gouvernement japonais – d'une nouvelle route côtière entre Banda Aceh et Meulaboh, pour remplacer l'ancienne balayée par la vague tueuse, est dans leur collimateur. En plus de ses 240 millions de dollars de budget, son tracé sera en effet stratégique car il passera à travers des zones aujourd'hui contrôlées par la guérilla. Autres chantiers juteux et sensibles: celui des ports de Calang, Meulaboh et Kruang Sabe, financés par la Banque asiatique pour le développement (BAD). Leurs digues ont été pulvérisées le 26 décembre. Or les nouveaux quais de débarquement, plus larges, faciliteront l'arrivée de renforts si nécessaire…

Du côté des rebelles du GAM, la situation est plus floue. «Il n'est pas sûr, d'abord, que les commandants locaux suivent à la lettre les engagements pris à Helsinki par la direction de la guérilla en exil», reconnaît Reyhan, une activiste acehnaise. Les conditions du retour des exilés, pour la plupart en Scandinavie depuis l'installation en Suède de leur leader Hassan di Tiro en 1979, restent incertaines, tout comme le sort des combattants rebelles dont le nombre lui-même est contesté. Le GAM revendique 10 000 hommes. L'armée parle de 3000 combattants.

Le BBR est au cœur de la polémique. Il a reçu mandat de mettre sur pied un programme de grands travaux pour embaucher les ex-guérilleros. Mais les organisations humanitaires, qui cherchent pourtant à dépenser les fonds colossaux amassés, craignent de se retrouver otages d'une paix «bâclée», manipulée par les généraux. «Personne n'ose le dire, mais la seule garantie d'une paix durable est que l'armée évacue massivement Aceh», assène Raymond Toruan, éditorialiste au Jakarta Post.