Arnaud Montebourg n’a pas seulement prononcé, dimanche, un discours de candidat à la présidence de la République française. Lors de la rituelle Fête de la rose de Frangy-en-Bresse (Saône-et-Loire) – rebaptisée Fête populaire par ses organisateurs pour ratisser plus large –, l’ancien ministre socialiste de l’Economie a surtout cloué au pilori tous ceux qui, selon lui, ont trahi la gauche hexagonale qu’il propose, ni plus ni moins, de réinventer.

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Le chef de l’Etat sortant, François Hollande, qui annoncera en décembre sa décision de se représenter ou non pour un second mandat? «Si je suis candidat, c’est qu’il m’est impossible de le soutenir. […] Je lui demande de bien réfléchir, respectueusement, car il se trouve dans une situation de faiblesse historique.» Le premier ministre, Manuel Valls? «Ceux qui veulent faire croire qu’on ne peut jamais sont ceux qui ne veulent pas, qui ne veulent jamais.» Son successeur à Bercy, le très social-libéral et médiatique Emmanuel Macron, dont il fustige le laisser-aller de la politique industrielle? «Il a laissé démanteler Alcatel, mangé par Nokia, et permis à Technip de déménager à Londres après sa fusion avec les Américains.» Rien à garder, en somme, de ce gouvernement dont il fut limogé fin août 2014, coupable à ses yeux de s’être soumis «par faiblesse, conformisme, résignation, fatigue, ou pire, par calcul».

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Le tir est dès lors cadré. Prenant bien soin de faire planer le suspense sur sa participation, ou non, aux primaires présidentielles du PS prévues en janvier 2017, Arnaud Montebourg a brossé, sous le soleil bourguignon, le tableau d’une gauche au service d’une «nouvelle France» avec trois angles d’attaque taillés sur mesure pour les déçus du quinquennat Hollande.

Premier pilier: le «Refaire France», ode protectionniste aux PME présentées comme le poumon économique capable de faire enfin revenir l’Hexagone au plein-emploi. Second pilier: l’Etat fort, prié s’il le faut de revenir sur le devant de la scène financière à travers la possible nationalisation – «ni un tabou interdit, ni un totem obligatoire mais un outil de souveraineté à utiliser avec tact et mesure» – d’une des cinq grandes banques françaises. Troisième pilier: la réorientation de l’Union européenne, accusée d’être devenue un «projet libéral extrémiste et oligarchique». Une gauche souverainiste et étatiste qui, même s’il ne s’en est pas pris aux classes aisées – «on créera de la richesse avant de la distribuer», a-t-il prudemment déclaré – fleure bon… le bon vieux programme commun qui avait permis, en 1981, à un certain François Mitterrand d’accéder à la tête du pays.

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Sans considération des contraintes extérieures 

Difficile, en effet, de ne pas sentir hier à Frangy-en-Bresse les effluves du passé plutôt que l’avenir de la part d’un candidat dont le manque de crédibilité régalienne reste le grand point faible. Pas un mot sur les évidentes contraintes économiques et stratégiques extérieures à l’heure du Brexit britannique. Pas une seule mention du besoin criant de compétitivité des entreprises tricolores, en perte de vitesse dans de nombreux secteurs, ou de la baisse préoccupante des investissements étrangers, signe évident de perte de confiance. Aucune empathie affichée pour le secteur clé de l’économie numérique, dont Emmanuel Macron a, lui, fait son cheval de bataille pour moderniser l’appareil productif français, sauf un appel à «ne pas laisser au patron californien de Tesla, Elon Musk, la primeur des défis industriels». Le tout assorti du refrain éculé sur l’abandon des règles budgétaires communautaires pourtant approuvées et renforcées par les gouvernements français successifs: «La zone euro est devenue l’îlot des fous du monde. […] La France programmera la fin des règles fixant l’austérité.»

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Le seul potentiel de refondation pour la gauche du «projet France» d’Arnaud Montebourg porte sur les institutions. Comme si, conscient qu’il devra faire des concessions sur le terrain économique, l’avocat de 53 ans cherchait un autre donnant-donnant. Réduction du nombre des députés de 577 à 350 avec élection d’une partie d’entre eux à la proportionnelle intégrale, création d’un corps d’une centaine de sénateurs composés de citoyens tirés au sort, relance d’un service national obligatoire de six mois… et préconisation du retour du septennat (non renouvelable) pour le président. Dans son évocation d’une VIe République, l’ancien ministre a marqué des points. Mais, sur tout le reste ou presque, l’absence de chiffrage et le décalage patent entre ses promesses et la réalité du pouvoir sont autant de failles que François Hollande, s’il décide de se représenter, ne devrait pas manquer d’exploiter.


Commentaire: Règlements de comptes à Frangy-en-Bresse

Arnaud Montebourg n’a, au fond, qu’un objectif: être, à gauche, le plus crédible des candidats anti-Hollande, ce président dont il a pourtant soutenu l’accession au pouvoir, avant d’intégrer son gouvernement.

Pour y parvenir, l’ancien ministre du «redressement productif» a donc choisi, hier, de servir à ses partisans un discours de rupture, en assénant au passage des coups de poignards aux trois hommes les plus susceptibles de lui barrer la route: le président lui-même, le premier ministre, Manuel Valls (qui le limogea en août 2014 aussitôt après avoir été installé à Matignon avec son soutien), et son successeur social-libéral, Emmanuel Macron.

Problème de ce règlement de comptes bourguignon: l’avocat talentueux, de loin le meilleur des «frondeurs» socialiste, s’est de nouveau empêtré dans ses incantations protectionnistes, étatistes et anti-Bruxelles qui le rapprochent du candidat déjà déclaré de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon. Comme si en 2016, le débat, à gauche, pouvait se réduire à une antienne sociale patriotique et aux attaques contre une UE accusée de ne pas être démocratique simplement parce que les pays qui la composent n’entendent pas se soumettre à l’agenda français.

Le problème, vu de l’étranger, est que la candidature présidentielle d’Arnaud Montebourg n’apporte en réalité rien de neuf. Jean-Pierre Chevènement, jadis, théorisa ces thèmes sur l’intervention de l’Etat et l’indispensable renouveau industriel. Quid, en revanche, de la jeunesse et des métropoles? Quid de la place de la capacité de la France à redevenir compétitive dans la mondialisation, au lieu de se penser seulement hors de celle-ci? Quid d’une société à la fois ouverte et moins inégalitaire? Quid de la nécessité de redéfinir, non la puissance de l’Etat, mais son poids, ses limites et ses compétences?

Par son âge, ses origines sociales modestes et provinciales, son ancrage territorial, sa curiosité intellectuelle et son charisme, Arnaud Montebourg a largement choisi d’incarner dimanche un renouveau socialiste à base de vieilles recettes. Un «Refaire France» synonyme de «Refaire la France d’hier». Soit le pire des refrains pour une gauche française toujours incapable d’appréhender les risques de la modernité.