Il était à l'origine de l'Armée de libération du Kosovo (UÇK). On le retrouve aujourd'hui à la tête du mouvement de soutien à la guérilla albanaise de Macédoine (UÇK-M). Fazli Veliu est de la race des révolutionnaires professionnels. Agé de 56 ans, établi, semble-t-il, depuis une vingtaine d'années en Suisse, cet ancien professeur de gymnase originaire de la commune de Kërçovë, en Macédoine, a consacré son existence à un parti radical, le Mouvement populaire de Kosove (LPK), dont il a pris la présidence en 1987. Dix ans plus tard, avant toutes les autres, cette formation a appelé les Albanais à rejoindre la lutte armée et collecté les premiers fonds destinés aux maquis.

Dorénavant autorisé au Kosovo, le LPK a un nouveau «numéro un» en la personne d'Emrush Xhemajli, établi à Pristina. Mais Fazli Veliu continue à le servir en dirigeant sa branche extérieure depuis Emmenbrücke, dans le canton de Lucerne, où il vit dans une grande discrétion. Samedi, cependant, il a fait une rarissime apparition publique sur la place des Nations à Genève, à l'occasion d'une manifestation de soutien à l'UÇK-M qu'il avait, évidemment, lui-même organisée.

Le Temps: Alors, c'est vous le chef?

Fazli Veliu: Oui. Je suis le chef du Mouvement populaire de Kosove (LPK), section étranger.

– Vous êtes aussi, par conséquent, l'un des dirigeants de l'UÇK…

– Le LPK a été effectivement à l'origine de l'UÇK au Kosovo.

– Comment se fait-il que nous vous retrouvions aujourd'hui à la pointe de la lutte armée des Albanais de Macédoine?

– Les principaux dirigeants albanais du Kosovo – (le président) Ibrahim Rugova et (son principal rival) Hashim Thaçi – ne s'occupent pas des affaires macédoniennes. Alors, nous le faisons.

– Quel est le problème en Macédoine?

– Les deux principaux peuples à cohabiter dans le pays, les Slaves et les Albanais, ne sont pas traités sur pied d'égalité. La Constitution elle-même accorde moins de droits nationaux aux seconds qu'aux premiers. Les nouvelles générations voient aujourd'hui leurs perspectives bouchées.

– Etait-ce pour autant nécessaire de recourir à la force?

– Nous avons craint que Serbes et Macédoniens ne prennent des décisions sur notre dos, comme ils viennent de le faire en s'entendant sur leur frontière commune sans nous consulter, alors que des terres albanaises étaient concernées. Nous voulions confronter sans plus attendre la communauté internationale à ce problème.

– Mais la voie politique restait ouverte?

– Non. Nos demandes sont rejetées.

– Ne craignez-vous pas que le recours à la force ne soit contre-productif, qu'il vous aliène l'Occident?

– Nous croyons que, quoi que nous fassions, l'Occident a aujourd'hui pour but de se réconcilier avec la Serbie et la Russie, et qu'il est prêt à stigmatiser le peuple albanais. Mais nous habitons en Europe, nous ne sommes pas tentés par l'Orient. Nous tenons à garder une bonne image.

– Les événements de Macédoine ne risquent-ils pas d'avoir des conséquences graves sur le Kosovo, en persuadant la communauté internationale que cette province est un facteur de troubles?

– Les deux situations sont très différentes. Nous arrêterons la guerre en Macédoine dès que nous aurons obtenu nos droits. Le Kosovo, lui, a son propre destin.

– Après le Kosovo, la guerre a atteint le sud de la Serbie et maintenant la Macédoine. Ensuite, où va-t-elle éclater? Au Monténégro?

Non. Les autorités monténégrines gèrent bien la situation. Il n'y a pas de problème là-bas.

– Que souhaitez-vous à long terme aux Albanais?

– Qu'ils s'intègrent dans une Europe où les frontières n'existeront plus.

– Les Albanais devront-ils se regrouper dans un seul pays pour en arriver là?

– Tout dépend. Si la Serbie et la Macédoine continuent de faire pression sur nous, nous serons peut-être obligés de nous rassembler.

– Les Albanais ont-ils plus de chance de s'entendre avec le nouveau président yougoslave, Vojislav Kostunica, qu'avec son prédécesseur Milosevic?

– Seule la vitrine a changé en Serbie. Derrière, ce sont toujours les mêmes militaires, et la même agressivité contre les Albanais.

– Un mandat d'arrêt international a été émis par la Macédoine à votre encontre pour terrorisme. Que faites-vous ici à Genève, en public?

– Ce mandat m'a valu six semaines de prison en Allemagne. Mais la procédure est aujourd'hui gelée.