Conférence sur l'Afghanistan

Ashraf Ghani mise sur l'économie pour sortir son pays du chaos

A Genève, le président afghan a appelé la communauté internationale à soutenir le développement économique de son pays. Dans le même temps, l'Unicef tire la sonnette d'alarme. Les enfants paient un lourd tribut à la guerre

Mardi, devant une salle du Conseil du Palais des Nations remplie de dignitaires afghans, pakistanais, iraniens et de représentants de la société civile, le président de l’Afghanistan Ashraf Ghani a préféré ne pas mentionner la forte détérioration de la situation sécuritaire et humanitaire de son pays. Lors d’un événement axé sur le secteur privé et la nécessité de faire décoller l’économie afghane, organisé dans le cadre de la conférence ministérielle sur l’Afghanistan qui se tient à Genève jusqu’à mercredi, il a commencé par une anecdote.

L’Afghanistan a récemment exporté 300 tonnes de pignons. «Nous avons beau être le plus grand producteur de pignons, tout est exporté vers des pays voisins et renommé pour l’exportation. L’exemple peut être répliqué avec d’autres produits. Nous exportons sans valeur ajoutée.» Le chef d’Etat en est convaincu: il faut changer de modèle.

Système dual

Alors que l’afghani, la monnaie du pays, s’est effondré par rapport au dollar, le président afghan a cherché à sensibiliser la communauté internationale et à lui faire comprendre qu’il faut soutenir une croissance économique globale en aidant à développer par exemple les infrastructures énergétiques et non pas en finançant quelques projets isolés: «Aucun pays au monde, a-t-il averti, n’a réussi à promouvoir une croissance économique par le seul financement de projets particuliers.»

D’une certaine manière, il a été entendu. Mardi soir, le commissaire européen pour la Coopération internationale et le Développement Neven Mimica a signé, avec le ministre afghan des Finances Mohammad Humayon Qayoumi, un accord prévoyant une aide de 535 millions de francs pour réformer l’Etat, les services judiciaires et sanitaires, pour assurer des élections justes et pour gérer le très délicat dossier de la migration et des déplacements de population. Le chef d’Etat appelle aussi à une réforme du système d’éducation par la mise sur pied d’un système dual à la suisse avec d’un côté la formation universitaire et de l’autre la formation professionnelle.

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Représentant spécial adjoint des Nations unies en Afghanistan, Toby Lanzer préfère lui aussi occulter le côté sombre des choses. Il juge «fantastiques les progrès» accomplis par Kaboul en matière de commerce. Il salue aussi les «énormes progrès» accomplis dans la réforme des forces de sécurité qui se met en place à une vitesse qui «dépasse les attentes». Toby Lanzer le martèle: «Le parlement afghan a récemment élu une proportion de femmes plus élevée que dans un bon nombre de pays occidentaux.»

Un portrait bien plus sombre

Porte-parole du Fonds des Nations unies pour l’enfance, Alison Parker brosse un portrait beaucoup plus sombre. Dans un pays de 30 millions d’habitants dont la population devrait augmenter de 75% d’ici à 2050, 6 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire dont 3,6 millions d’enfants. «Quatre décennies de conflit en Afghanistan ont eu un impact dramatique sur les enfants», ajoute Alison Parker. Pour les quatre premiers mois de 2018, près de 5000 enfants ont été tués dans le conflit. 181 écoles ont été la cible d’attaques et 1200 ont dû fermer, privant quelque 600 000 élèves de toute éducation. Près d’un demi-million d’enfants souffrent de malnutrition aiguë sévère.

Avant la grave sécheresse qui frappe de plein fouet 20 des 34 provinces, 80% des ménages afghans étaient lourdement endettés. Des familles ayant perdu tout leur bétail et biens ont dû se résoudre à l’impossible: vendre leurs enfants. 161 d’entre eux ont été vendus entre juillet et octobre dans les provinces de Badghis et Herat. Dans le pays, 35% des enfants sont mariés de façon précoce.

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8 millions de déplacés

Les migrations et déplacements de population sont l’autre grand défi de l’Afghanistan. Un pont aérien d’urgence est mis en place pour venir en aide aux déplacés de la sécheresse. Selon le haut-commissaire de l’ONU pour les réfugiés Filippo Grandi, le pays compte 8 millions de déplacés, 2 millions à l’interne et 6 millions qui sont allés chercher refuge au Pakistan et en Iran. Deux millions de réfugiés afghans sont retournés au pays depuis 2016.

Les violences du conflit ont laissé des traces. Directeur du réseau BAAG de 28 organisations britanniques et irlandaises qui consacrent leur travail à l’Afghanistan, l’Afghan Jawed Nader est venu tirer la sonnette d’alarme à Genève: «Les traumatismes provoqués par la guerre ont créé de sérieux problèmes de santé mentale dont souffre 70% de la population. Si on ne fait rien, des générations d’Afghans vont en subir les conséquences.»

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