Diplomatie

En Asie du Sud-Est, les pro-démocratie abandonnés par Trump

Alors que se tient ce week-end au Vietnam le sommet de l’Asie-Pacifique, les militants des droits de l’homme de la région n’attendent plus rien des Etats-Unis

A 85 ans, l’universitaire thaïlandais Sulak Sivaraksa se souvient d’une autre époque. «Même en pleine guerre du Vietnam, au pic de la contestation anti-américaine dans les années 70, les militants des droits de l’homme en Asie du Sud-Est comptaient sur les soutiens en provenance de Washington. Aujourd’hui, seuls les contrats intéressent Trump.»

Le président américain sera présent ce week-end au Vietnam, dans le cadre du sommet Asie-Pacifique (APEC) organisé à Da Nang, la ville du centre du pays où débarquèrent jadis les contingents de Marines. Mais de sa venue, les intellectuels engagés comme Sulak Sivaraksa n’attendent plus rien: «La démocratie n’a plus d’importance. Malgré sa prospérité, notre région est démunie face à la montée de l’autoritarisme et des dictatures.»

Pour nous qui avons connu un autre visage des Etats-Unis, voir Trump oublier tous les idéaux américains est très douloureux

L’intéressé est un bon exemple. Le 7 décembre prochain, cet auteur et universitaire bouddhiste comparaîtra devant un tribunal militaire, pour avoir soi-disant commis un crime de «lèse-majesté» (passible de 3 ans de prison) en contestant la version officielle d’une victoire du roi de Siam Naresuan… décédé en 1605. Mais plein d’autres exemples actuels abondent.

Au Vietnam, pays hôte du sommet, un blogueur de 24 ans, Phan Kim Khanh, a été condamné le 25 octobre à 6 ans de prison pour avoir animé des chaînes YouTube critiquant le régime communiste à parti unique. Une arrestation précédée de l’interpellation d’une vingtaine d’opposants, soupçonnés par les autorités d’avoir préparé des actions durant le sommet de l’APEC, qui accueillera les chefs d’Etat ou de gouvernement des 21 pays membres de ce forum créé en 1989. «La défense des libertés n’a jamais été à l’agenda de ces sommets, explique l’écrivain philippin Francisco Sionil José, lui aussi octogénaire. Mais pour nous qui avons connu un autre visage des Etats-Unis, voir Trump oublier tous les idéaux américains est très douloureux.»

Des régimes impitoyables

L’Asie du Sud-Est occupe moins le devant de la scène géopolitique que la Chine, ou l’Asie du Nord-Est dominée par la crise nucléaire nord-coréenne. Mais dans cette partie de l’Extrême-Orient où les rivalités territoriales sont surtout maritimes, en mer de Chine du Sud, le délitement politique est inquiétant.

La Thaïlande, ancien bastion de l’influence américaine, est depuis 2014 à nouveau gouvernée par une junte militaire. Les régimes communistes du Vietnam et du Laos sont impitoyables. Le Cambodge est plus que jamais sous la domination du clan familial de son premier ministre Hun Sen (en poste depuis 1985), qui a fait emprisonner, début septembre, le leader de l’opposition Kem Sokha pour des motifs fallacieux, à un an des législatives de juillet 2018. La Malaisie est gangrenée par le scandale de corruption 1MDB dans lequel est impliqué son premier ministre. La Birmanie d’Aung San Suu Kyi est entachée par l’épuration ethnique en cours contre les Rohingyas. Or sur tous ces sujets, l’Amérique reste muette ou presque. Mieux: dès son investiture, Donald Trump a invité à la Maison-Blanche le chef de la junte thaïlandaise et le très autoritaire président philippin Rodrigo Duterte…

La Corée du Sud, le Japon et Taïwan résistent

Au sommet de l’APEC, l’envers du décor ne fait dès lors plus illusion. «Je me souviens que dans les années 90, à l’époque du miracle économique puis de la crise financière en Asie du Sud-Est, la démocratisation de la région était saluée par Washington et par les pays occidentaux», raconte, à Djakarta, le père jésuite Franz Magnis, commentateur très suivi en Indonésie. Plusieurs dictateurs soutenus par les Etats-Unis durant la Guerre froide, comme l’Indonésien Suharto en mai 1998, furent d’ailleurs renversés.

Trente ans après, les rares gouvernements élus sont obligés de composer avec l’appétit de leurs armées pour le pouvoir – comme en Indonésie où la marge de manœuvre du chef de l’Etat Joko Widodo est restreinte – ou sont dominés par des populistes autoritaristes, tel Duterte aux Philippines. Seules les démocraties plus stables en Corée du Sud, au Japon et à Taïwan résistent. En sachant qu’à Séoul, Tokyo ou Taipei, beaucoup déplorent les surenchères de Donald Trump et son empressement commercial à ménager la Chine.

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