Asie-Pacifique, le choc des titans

Commerce mondial Le sommet de l’APEC, à Pékin, a été le théâtre d’une confrontation sino-américaine sans précédent au sujet de l’intégration économique de la région

Sans s’opposer à Pékin, Barack Obama promeut son projet de libre-échange qui serait à bout touchant

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Le Forum de coopération ­économique de l’Asie-Pacifique (APEC), qui s’est tenu jusqu’à mardi soir à Pékin, a été le théâtre d’une de ces confrontations planétaires qui pourraient bouleverser l’ordre mondial. Il a mis en scène les présidents des deux plus grandes économies mondiales, Barack Obama et l’hôte du sommet Xi Jinping. En présence des 21 membres de l’APEC, les dirigeants américain et chinois ont chacun profilé à leur manière leur pays comme l’acteur incontournable de l’intégration économique de la région.

Le président américain, offensif, n’a pas caché son optimisme par rapport au Partenariat transpacifique (TPP), un traité de libre-échange actuellement négocié par les représentants de douze Etats que Barack Obama a réunis à l’ambassade des Etats-Unis à Pékin. «Après des années de négociations, nous nous approchons d’un accord final», a-t-il souligné avant d’inciter les responsables politiques présents à Pékin à lever les derniers obstacles à la conclusion du traité. Au cours du sommet de l’APEC, les ministres du Commerce qui négocient le TPP ont diffusé une déclaration pour le moins explicite: «Nous avons demandé à nos ministres et négociateurs de faire d’une conclusion de cet accord une priorité absolue.» Après avoir été longtemps freiné par le Japon, le processus connaît soudain une accélération considérable. Tokyo vient de lâcher du lest par rapport à ses secteurs agricole et automobile, acceptant de les exposer à davantage de concurrence.

En face, le président chinois, qui a accentué la verticalité du pouvoir depuis le sommet sino-américain informel de Californie en 2013, a réussi à promouvoir un autre projet de libre-échange que les médias décrivent comme étant concurrent du Partenariat transpacifique: la FTAAP, la Zone de libre-échange de l’Asie-Pacifique. Jusqu’ici, Pékin avait échoué à convaincre les membres de l’APEC du bien-fondé d’un tel projet. Mardi, Xi Jinping n’a pas présenté la FTAAP comme une initiative concurrente de celle des Américains, mais plutôt comme une «agrégation» des traités de libre-échange existants. Pour l’heure, son contenu demeure flou, mais les membres de l’APEC ont accepté de lancer une «étude stratégique collective» sur la FTAAP.

Chercheuse au Brookings Center for East Asia Policy Studies, un groupe de réflexion de Washington, Mireya Solis souligne qu’en revenant à la charge avec son projet de Zone de libre-échange de l’Asie-Pacifique, «la Chine montre qu’elle ne veut pas laisser les Etats-Unis définir seuls ce que doit être l’intégration économique de la région. Elle veut traiter avec l’Amérique sur un pied d’égalité. La Chine ne peut être laissée de côté. Elle doit être intégrée dans le processus. Pour Pékin, la FTAAP est une manière de défendre son propre agenda.» Contrairement aux idées reçues, le TPP promu par les Américains n’exclut pas a priori la Chine, explique la chercheuse de la Brookings Institution: «Tous les membres de l’APEC peuvent faire une demande d’adhésion au Partenariat transpacifique. La Chine également. Elle n’a pas besoin d’attendre une invitation. Mais voyant d’abord ce traité comme une politique de containment (imaginé par les Américains), elle a résisté. Aujour­d’hui elle va sans doute étudier le coût d’une telle adhésion et voir les avantages qu’elle peut en tirer. Quant aux Américains, ils ne jugent pas opportun d’inviter la Chine à adhérer maintenant.»

La rivalité sino-américaine est bien réelle, mais au sommet de l’APEC les deux grandes puissances ont plutôt donné des signaux de convergence. Elles ont ainsi approuvé la levée de droits de douane pour des produits liés aux technologies de l’information. De plus, Barack Obama n’est pas opposé au projet chinois de zone de libre-échange, mais il insiste sur les étapes à respecter. Pour lui, le Partenariat transpacifique doit être prioritaire et pourrait être l’un des éléments constitutifs de la proposition chinoise. Mardi dans la capitale chinoise, Xi Jinping a d’ailleurs dû faire quelques compromis. A en croire deux sources proches des négociateurs citées par Reuters, la déclaration adoptée par le sommet de l’APEC omet de mentionner une échéance pour la FTAAP alors que la Chine souhaitait la fixer à 2025.

Cette course à l’influence dans le Pacifique semble confirmer un choix: celui du président américain qui a décidé de rééquilibrer la politique étrangère américaine par un «pivot vers l’Asie». A la tête d’une économie prospère bien qu’affaibli par une sévère défaite électorale, Barack Obama peut néanmoins envisager un succès important en la matière. Ironie du sort: les républicains qui vont dominer le Congrès dès janvier sont favorables à une vaste extension des échanges entre l’Amérique et l’Asie-Pacifique. Les démocrates y sont moins favorables.

«Les Etats-Unis ne doivent pas définir seuls l’intégration économique de l’Asie»

«La Chine n’est pas exclue a priori du Partenariat transpacifique»