Dans leurs planques du triangle sunnite au nord de Bagdad, les militants de Tawhid wal Jihad, le mouvement du Jordanien Abou Moussab Al-Zarqaoui, utilisent une technique hors d'âge pour exécuter leurs otages: ils leur tranchent la gorge au moyen d'un couteau. Pour le faire savoir, en revanche, ils s'affirment comme des maîtres incontestés, autant que macabres, de la technologie du XXIe siècle: ils filment la scène puis la diffusent sur Internet. Le Britannique Kenneth Bigley, enlevé le 16 septembre à Bagdad, a été exécuté jeudi. Cet ingénieur de 62 ans pourrait avoir été décapité, comme l'ont été précédemment ses deux collègues américains kidnappés en même temps que lui, Eugene Armstrong et Jack Hensley. Si aucune image n'avait encore été diffusée à l'heure de boucler cette édition, des informations pourraient faire surface rapidement sur le Web. C'est sur le réseau qu'avaient été diffusées un peu plus tôt dans la semaine les dernières images de Ken Bigley vivant, affaibli, hirsute, dans une sorte de cage.

En 2002 au Pakistan, Daniel Pearl, le journaliste américain du Wall Street Journal, fut la première victime de cette nouvelle forme d'exécution et de «communication» des émules d'Oussama ben Laden. D'autres victimes ont suivi, en Irak, donc, mais aussi en Arabie saoudite, confirmant l'irruption d'Internet comme nouvelle arme de guerre de l'islamisme radical. Objectif: semer l'effroi parmi le plus grand nombre, mais aussi doper le moral de leurs propres militants. Quand les otages ne sont pas décapités, ils sont abattus d'une balle dans la tête, comme l'Italien Enzo Baldoni en Irak en août, mais le rituel demeure le même: mettre en scène, faire savoir grâce aux ressources d'une technologie qui ouvre une nouvelle ligne de front virtuelle.

L'utilisation d'Internet n'est pas nouvelle. Elle n'est pas non plus l'apanage de l'islamisme radical. Elle a néanmoins littéralement explosé en quelques années. En 2000, presque tous les groupes islamistes disposaient de leur propre site internet, et le recours à ce média s'est encore accentué depuis 2001 et la chute des talibans. Selon Thomas Hegghammer, du Centre norvégien de recherches de défense, «Internet a remplacé l'Afghanistan comme lieu de rassemblement» des islamistes. On s'y retrouve dans des forums de discussion sans équivoques pour échanger des commentaires, voire plus si affinités.

Car au-delà de la terreur qu'elle prétend semer via les vidéos d'exécutions, la Toile offre une gamme beaucoup plus vaste de possibilités, dès lors que les camps d'entraînement ont été détruits. Elle sert de moyen de communication à une mouvance sans territoire, composée de cellules éclatées aux quatre coins du globe et sans liens organiques entre elles. C'est également sur Internet que les pirates de l'air du 11 septembre 2001 ont planifié leur opération. La Toile sert aussi de moyen de propagande privilégié, et constitue même «le principal outil de communication des groupes armés, aussi bien en interne que vers l'extérieure», selon Anne Giudicelli, une spécialiste du terrorisme citée par Libération.

Avec la mise sous surveillance renforcée des mosquées radicales, la Toile sert en outre de lieu idéal pour recruter de nouveaux militants débusqués sur les forums de discussion. Il semble même que les candidats au djihad en Irak y aient trouvé les instructions nécessaires pour rejoindre le champ de bataille, selon certains spécialistes. Les spécialistes du contre-terrorisme doivent donc désormais porter le fer dans le dédale du cyberespace. Cette nouvelle traque est d'autant plus fastidieuse que les sites se dérobent d'un clic aussi rapidement qu'ils fleurissent, sans cesse déménagés sur des serveurs différents. L'utilisation abondante de la Toile peut toutefois être une source de vulnérabilité: quand le spécialiste informatique présumé d'Al-Qaida, Mohammed Naem Noor Khan, est tombé aux mains des services pakistanais, des millions de documents électroniques et tout un pan de l'organisation ont été saisis sur ses ordinateurs.