Moyen-Orient

Assiégé par ses voisins, le Qatar se sent de moins en moins seul

Le petit mais influent émirat assure réussir à contourner l’embargo de ses voisins. Doha se fait aussi le champion de la liberté d’expression, en défendant la chaîne Al-Jazira

Rien ne semble avoir changé à Doha. Les gratte-ciel de la capitale qatarie défient toujours l’horizon brumeux. Pourtant l’émirat aux ambitions globales mais coincé sur sa petite péninsule vit la pire crise de son histoire. Sept semaines que ses voisins du Golfe l’ont placé sous embargo. L’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, Bahreïn et l’Egypte l’accusent de soutien au terrorisme, d’accointances avec les Frères musulmans et de complaisance avec l’ennemi iranien. Ils réclament pêle-mêle la rupture avec Téhéran, le démantèlement d’une base turque ou encore la fermeture de l’emblématique chaîne Al-Jazira, basée à Doha.

Le 5 juin, l’Arabie saoudite a soudainement fermé la seule frontière terrestre avec le Qatar. 80% des biens consommés dans l’émirat étaient acheminés par camions. A part le gaz, dont il est le quatrième producteur mondial, l’émirat ne produit presque rien. «Il y a eu des pénuries pendant six heures puis tout est rentré dans l’ordre. Au lieu de lait saoudien, on boit du lait turc, c’est différent, raconte Mohamed, un étudiant en management. Voilà pourquoi nous sommes aussi reconnaissants envers Tamim.»

Tapis rouge pour Erdogan

L’émir Tamim ben Hamad al-Thani a succédé à son père en 2013 à l’âge de 33 ans, devenant le plus jeune chef d’Etat du Moyen-Orient. Pour resserrer les rangs en cette période critique, le palais a placardé son portrait sur les façades de Doha. Le souverain est représenté la mèche rebelle, sans le traditionnel foulard blanc qui couvre la tête des Qataris. Vendredi dans sa première intervention télévisée, il a rejeté les «diktats» des pays du Golfe. Si Tamim est aussi sûr de lui, c’est que le Qatar apparaît de moins en moins isolé. Même les Etats-Unis reconnaissent la nécessité de lever le blocus, alors que Donald Trump s’était initialement réjoui de la mise en quarantaine de l’émirat.

Lundi, le Qatar déroulait le tapis rouge au président turc Recep Tayyip Erdogan, qui a exigé la levée de l’embargo comme préalable à toute négociation. Durant le week-end, il a livré le même message à l’Arabie saoudite. Dès le début de la crise, la Turquie est venue au secours du Qatar en acheminant des milliers de tonnes de denrées alimentaires par avion. Les deux pays ont un autre point commun: leur soutien aux Frères musulmans, bêtes noires des monarchies du Golfe et de l’armée égyptienne, laquelle a renversé en 2013 le président Mohamed Morsi, issu de la confrérie.

Les ressources pour voir venir?

«Si un tel blocus avait été infligé à un pays africain, il n’aurait pas tenu toutes ces semaines», compare un diplomate qatari, convaincu que son pays a les ressources pour voir venir. Selon les autorités, les bateaux qui exportent le gaz parviennent à éviter les ports émiratis. Mais le pont aérien a un coût. Pour que les prix ne prennent pas l’ascenseur, le gouvernement du Qatar met la main à la poche. A quelle hauteur et combien de temps cela sera-t-il possible? En l’absence de chiffre officiel, nul ne le sait.

Dans cette bataille, le Qatar contre-attaque sur le terrain des valeurs qu’il affirme défendre. En réponse aux menaces contre la chaîne Al-Jazira, l’émirat organise ce lundi et mardi une grande conférence sur la liberté d’expression. A part l’îlot Al-Jazira, le pays ne brille pas pour le respect de ses libertés, classé 123e pays dans le classement pour la liberté de la presse par Reporters sans frontières. Malgré ce tableau peu reluisant, 200 ONG et syndicats de journalistes ont fait le déplacement de Doha, à en croire les organisateurs. «Vous êtes notre bouclier», leur a lancé Ali Bin Smaikh al-Marri, le président de la Commission des droits de l’homme qatarie.

Lire aussi: «La vérité diffusée par Al-Jazira dérange»

L’ONU est également représentée. «Al-Jazira n’est pas parfaite, mais sa disparition serait un très mauvais signal. Cela signifierait qu’un gouvernement peut faire fermer un média dans un pays avec lequel il est en conflit, simplement parce que sa couverture ne lui plaît pas», met en garde Mohammad Ali Alnsour, du Haut-Commissariat aux droits de l’homme. Le directeur de Human Rights Watch, l’Américain Kenneth Roth, poursuit: «En voulant libérer la parole sur son antenne, Al-Jazira a parfois franchi la ligne rouge et invité des gens appelant à la haine et à la violence. Mais la chaîne a été une bouffée d’air frais et reste un cauchemar pour les dictatures arabes.»

Le défenseur des droits de l’homme veut toutefois prendre l’émirat au mot. «A la faveur de cette crise avec ses voisins, le Qatar peut devenir le champion des droits de l’homme dans la région», a-t-il déclaré, en ouverture de la conférence de Doha. Mais, pour cela, l’émir devra faire preuve d’audace, mettre fin à la censure d’un site d’information critique, Doha News, bloqué fin 2016, et introduire une dose de pluralisme dans la monarchie qatarie. Un sacré pavé dans la mare, dont les médias qataris ne savaient trop que faire lundi.

Publicité