Le Temps: Les conditions d'évolution des humanitaires sur les terrains de crise ont considérablement changé depuis dix ans, pourquoi?

Jean-Daniel Tauxe: Le premier constat est que la «surface» conflictuelle ne cesse d'augmenter. Nous ne vivons pas une guerre mondiale, mais plutôt une situation de «guerre-monde» avec l'éclatement, un peu partout, de dizaines de foyers de conflit, dont 25 sont actifs à l'heure actuelle, selon notre classification, pragmatique. La définition juridique de la guerre, celle du Département d'Etat américain, est plus large puisqu'elle en dénombre 38. Le résultat de cette inflation est que nous sommes présents simultanément dans 60 «contextes», un record absolu. Nous nous retrouvons ainsi dans une situation paradoxale: celle de constater que les choix sont presque impossibles parce que trop difficiles à faire, alors même que notre doctrine est de ne pas en faire.

– Vous parlez d'inflation des situations de conflit, mais aussi d'une profonde mutation de leur nature…

– Les conflits de l'époque de la guerre froide mettaient aux prises des Etats souverains, «sponsorisés» par les deux camps, Moscou et Washington – qui se livraient la guerre par alliés interposés. Quand l'un soutenait le pouvoir en place, l'autre finançait la guérilla d'opposition, c'était par exemple le cas de l'Angola. Un cas d'école, puisque la guerre n'a pas cessé en Angola, mais que le «sponsoring» bipolaire qui l'alimentait a disparu. Je dirais, pour définir la nouvelle typologie des affrontements, que nous avons assisté depuis une décennie à une forme de dérégulation de la guerre, parallèle à la dérégulation de l'économie.

– Les fauteurs de guerre ont changé?

– D'idéologiques, les motivations se sont transformées, fragmentées. Aujourd'hui, les conflits naissent pour des raisons très variées: ethniques, tribales, religieuses, économiques, ou toutes en même temps. Le phénomène correspond à la phénoménale atomisation des structures étatiques pendant la dernière décennie, avec l'apparition de plusieurs dizaines de nouveaux Etats, à commencer par ceux issus des anciennes fédérations (URSS, Yougoslavie). Pour nous, ce sont autant de nouveaux «contextes». Alors si chaque minorité veut s'émanciper et créer sa propre entité…

– L'Afrique demeure, pendant et après la guerre froide, une priorité pour vos interventions. On a l'impression que rien ne change sur le continent noir, que c'est pour vous toujours la même rengaine, un rôle de pompier de l'urgence humanitaire pour des populations abonnées au malheur…

– Oui et non. Oui, parce qu'effectivement la situation actuelle ne date pas d'hier. Non, parce qu'en Afrique comme ailleurs, la nature des conflits change, la «surface» conflictuelle que j'évoquais plus tôt ne cesse elle aussi de s'étendre. Nous consacrons cette année 44% de notre budget à l'Afrique subsaharienne. De nouvelles zones grises, des trous noirs, sont apparues depuis dix ans, qui n'existaient pas auparavant, comme l'Afrique occidentale (lire ci-dessous).

Depuis la fin des années 1980, la «dérégulation» progressive du droit de la guerre dans cette zone s'est traduite par un changement complet du comportement et des objectifs des combattants. Ils visent davantage la prédation, mus par des intérêts privés, que le gain politique ultime. La Somalie, au début des années 1990, a sanctionné ce changement de paradigme. Désormais, les motivations des acteurs sont moins claires, plus difficilement lisibles. L'implication de facteurs économiques complique encore les choses. Dans notre langage à nous, nous résumons cela par l'irruption sur la scène de la guerre des «non-state actors», situation dans laquelle il est très compliqué d'identifier les interlocuteurs par lesquels nous devons passer pour mener notre action. D'autant plus que ceux-ci ont tendance à se multiplier: le nombre des parties en conflit augmente en permanence.

– Nouvelle tendance, la multiplication des interventions militaro-humanitaires ces dernières années (Irak, Somalie, Bosnie, Kosovo, Timor) a-t-elle facilité vos interventions sur le terrain ou les a-t-elle au contraire compliquées?

– Ces velléités d'intervention militaires, censées forcer l'intervention humanitaire, sont l'exception plutôt que la règle. Il en résulte une certaine confusion dans l'opinion publique, pour qui il y a là une réponse globale aux crises, alors qu'on ne «couvre» en fait qu'une toute petite partie de la zone conflictuelle mondiale. Pour quelques opérations de ce type, combien de foyers de combats sans réponse… En outre, je crois qu'il existe un vrai problème de vocabulaire. J'ai récemment entendu l'expression de «frappes humanitaires»! Appelons un chat un chat: l'humanitaire sous couvert d'intervention militaire, c'est la guerre.

– Comme tous les ambulanciers, vous insistez beaucoup sur la prévention, sur l'anticipation des futurs points chauds. Comment cet effort se traduit-il concrètement?

– Nous avons mis sur pied depuis quelques années toute une série de postes d'observation avancés, dans des pays pas forcément menacés par des conflits, mais à proximité de zones à hauts risques. L'idée est de déceler les germes de déstabilisation, de comprendre les mécaniques qui sous-tendent les situations pré-insurrectionnelles, comme dans l'archipel indonésien. Il est indispensable pour nous d'identifier les acteurs, de prendre contact avec ceux qui seront peut-être amenés à devenir des interlocuteurs réguliers. Parce que si les conflits se «dérégulent», si les Etats ne sont plus forcément partout les entités de référence, cela ne signifie pas forcément une vacance du pouvoir. La nature a horreur du vide.

Propos recueillis par Serge Enderlin