L’individu passe sa vie à nourrir son esprit. Mais qu’a-t-il besoin d’apprendre, pourquoi, quand, comment, et pour quel type de besoin sociétal ou de marché du travail? Fondé voilà 90 ans à Genève, le Bureau international d’éducation tente de répondre à ces questions. En édictant les principes directeurs d’une formation harmonieuse, adaptée aux défis du XXIe siècle
Le Bureau international d’éducation (BIE) est le pivot pédagogique de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco). L’entité genevoise, première institution intergouvernementale de l’histoire spécialisée dans l’enseignement et l’apprentissage, fête cette année ses 90 ans d’existence. Rencontre avec sa nouvelle directrice générale depuis l’été dernier, le Dr Mmantsetsa Marope.
Le Temps: En quoi consiste le rôle du BIE?
Mmantsetsa Marope: Nous sommes un centre d’expertise mondial en matière de curriculum. C’est-à-dire que nous définissons les stratégies d’apprentissage et en évaluons l’impact éducatif dans les différents pays. Le BIE fournit un appui, en particulier mais pas exclusivement, aux régions qui sortent d’un conflit et dans les économies en transition.
– Qu’est-ce qu’un «curriculum»?
– Ce terme désigne la conception et l’organisation des activités pédagogiques. Soit l’énoncé des finalités, des contenus et des méthodes d’enseignement, ainsi que les modalités et les moyens de mesurer les acquis. En résumé: apprendre quoi, pourquoi, quand, comment, pour quel type de citoyen et d’avenir. Le curriculum est ainsi une notion qui s’inscrit dans un projet de société.
– C’est-à-dire?
– Nous nous employons à aider les pays et leurs institutions à former des jeunes qui, cheminant vers l’âge adulte, apprennent à apprendre, développent des compétences, des connaissances et des valeurs utiles à leur développement. Le but est d’en faire des acteurs indépendants de leur vie, productifs, dotés de principes et d’une bonne connaissance d’eux-mêmes. Notre approche vise à maximiser les potentiels de chacun, pour les rendre aptes à trouver un emploi et pour qu’ils puissent apporter une contribution responsable à leur communauté.
– Vous concentrez donc moins vos efforts sur l’école que sur l’instruction au sens large.
– Oui, notre mission englobe également les dimensions extrascolaires de l’individu. En incluant les parents, l’entourage. Car l’apprentissage, les étapes de formation de l’intelligence ou les mécanismes constructifs de la pensée débutent avant même la naissance. Beaucoup se joue in utero, déjà, à travers le comportement de la mère et du père. Ensuite, nous passons notre vie entière à apprendre. Ce processus ne s’interrompt qu’à la mort.
– Pouvez-vous donner un exemple de savoir utile à un développement harmonieux des peuples?
– Outre les sensibilités linguistiques, scientifiques ou artistiques de base, il faut par exemple intégrer aux cursus des connaissances technologiques [au sens large: smartphones, tablettes, médias, réseaux sociaux, etc.], aujourd’hui indispensables pour que les jeunes, mais aussi les moins jeunes, trouvent leur place dans une société mondialisée, toujours plus complexe. Un autre défi concret est, notamment, la lutte contre l’illettrisme financier. Un certain rapport à l’argent, à l’influence publicitaire, peut facilement conduire ou maintenir les populations dans la pauvreté.
– Pourquoi le BIE se trouve-t-il à Genève, alors que sa maison mère (l’Unesco) a son siège à Paris?
– Nous sommes rattachés depuis près de 50 ans à cette agence onusienne spécialisée, mais avec une autonomie fonctionnelle et intellectuelle. Le BIE, centre d’excellence de l’Unesco depuis 2011, est à l’origine une organisation genevoise privée créée en 1925, sous l’influence du psychologue Jean Piaget, qui a dirigé l’institution pendant 40 ans. Ses fondateurs sont d’éminents spécialistes suisses de l’éducation: Edouard Claparède, Pierre Bovet et Adolphe Ferrière. Nous sommes devenus en 1929 la première entité intergouvernementale experte dans l’éducation.
– Outre le fait d’être historiquement liés à la Cité de Calvin, quel avantage tirez-vous encore de votre présence au bout du lac?
– L’énorme bénéfice de faire partie de la Genève internationale est que, pour toute question liée à l’exploitation professionnelle des enfants, par exemple, je n’ai qu’à traverser la rue afin d’accéder à l’expertise de l’Organisation internationale du travail. Et il me suffit de quelques arrêts de tram pour m’adresser physiquement à des responsables du Haut-Commissariat pour les réfugiés, lorsque l’enjeu porte sur l’éducation dans des contextes de conflits. Toutefois, hormis cette plus-value en termes de réseau, je dois reconnaître que Genève est une ville de plus en plus chère. Si chère que le BIE est aujourd’hui régulièrement contraint d’organiser la plupart de ses conférences à l’étranger.
– Quel est votre budget de fonctionnement?
– Nous disposons pour l’heure de 7 millions de dollars par an. Environ 3 millions proviennent des caisses de l’Unesco. Le solde est fourni par des fonds publics, des dons institutionnels et de particuliers. Nous souhaitons, sans externaliser nos efforts de collecte de capitaux, augmenter à terme nos ressources financières à 20 millions de dollars.
– Combien de salariés employez-vous?
– Nos effectifs totalisent 40 personnes, pour la plupart des experts de terrain. Mais nous aimerions recruter encore davantage de spécialistes ces cinq prochaines années.
– Le BIE est souvent cité comme référence en matière d’éducation. Pourtant, son rôle reste assez méconnu du grand public. Comment expliquez-vous cela?
– En effet, lorsque j’étais enfant, le BIE était l’institution dominante en la matière. Depuis, d’autres organisations onusiennes, mais aussi la Banque mondiale, ou encore le World Economic Forum se sont emparés des questions d’éducation. Le BIE conserve toutefois un certain leadership en ce qui concerne les contenus, les méthodes, les structures et l’innovation pédagogique. J’ai notamment pour mandat de redonner de la visibilité au travail que nous réalisons sur le terrain.
– Vous cumulez une expérience de plus de trois décennies dans l’éducation, dont onze ans d’enseignement à l’Université du Botswana et dix ans au sein de la Banque mondiale (BM). Qu’est-ce qui distingue cette dernière du BIE?
– Contrairement à la BM, qui est une entité à but lucratif, nous bénéficions d’une assise et d’une légitimité politique incomparables. Ses activités sont exclusivement régies par la demande. Le BIE est au service des Etats. Nous répondons à leurs besoins, de manière indépendante et sans que cela ne suscite aucun soupçon d’intérêt pécuniaire latent.
– N’y a-t-il que les pays en développement qui fassent appel à vos compétences?
– Non, des économies développées, comme la Suisse, l’Allemagne ou les Etats-Unis, ont aussi recours à notre expertise. En Europe, près d’un adulte sur cinq éprouve encore des difficultés à lire et à écrire, compétence indispensable pour fonctionner de manière autonome dans une société moderne. Le BIE est notamment une ressource dans le cadre de réformes, de programmes en faveur du multiculturalisme ou contre l’intolérance. Nous fournissons également un accès aux dernières conclusions de la recherche, aux bonnes pratiques et aux tendances les plus récentes en matière d’éducation.
«En Europe, presque 20% de la population active lit et écrit avec difficulté»
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