Il n'y a plus aucun lieu sûr à Monrovia. Le dernier rempart de la sécurité, l'ambassade des Etats-Unis autour de laquelle se pressent des milliers de déplacés espérant trouver un ultime havre de paix, a été touchée hier. Un journaliste américain de Newsweek et deux gardiens qui se trouvaient à proximité ont été blessés. Des blessures qui apparaissent comme bénignes au regard de ce que subissent les populations de la capitale libérienne depuis que, vendredi dernier, les rebelles du LURD (Libériens Unis pour la Réconciliation et la Démocratie) ont lancé une nouvelle offensive contre Monrovia. C'est la troisième fois depuis le début du mois de juin, et la deuxième depuis le cessez-le-feu signé le 17 juin au Ghana, que le LURD tente de s'emparer de la capitale et de celui qui en est encore le maître, le président Charles Taylor.

Les obus de mortier sont tombés sur l'ambassade peu de temps après qu'un premier détachement spécial de Marines fut arrivé de Freetown en Sierra Leone pour assurer la sécurité des bâtiments et des ressortissants qui sont à l'intérieur. L'ambassade n'était probablement pas visée, car les assaillants du LURD qui ont tiré aux mortiers et aux lance-roquettes bénéficient a priori de la sympathie des Américains avec lesquels ils partagent le même objectif: chasser Taylor. Mais ce «dégât collatéral» au conflit pourrait peser lourd dans la suite des décisions que le président Bush doit prendre pour tenter de ramener la paix dans le pays brisé par quatorze ans de guerre civile. Les rebelles avaient commencé leur avancée sur la capitale fin 1999 en prenant appui sur la Guinée, pays voisin du nord. Et l'armée guinéenne qui n'a pas hésité à parfois aider leur progression est entraînée et formée par… les Américains.

Pourtant depuis qu'ils ont la capitale à portée de leurs armes, les rebelles du LURD paraissent échapper à la grande puissance tutélaire. La preuve dans cette nouvelle offensive lancée vendredi dernier contre la ville, qui – avec les dizaines de milliers de déplacés qui s'y pressent – regroupe maintenant près d'un million et demi d'habitants. Avant cette offensive, la situation politique paraissait figée. Charles Taylor, inculpé depuis le 4 juin de crimes de guerre et crimes contre l'humanité pour sa participation aux trafics d'armes et de diamants qui ont alimenté la sanglante guerre en Sierra Leone, avait fait savoir qu'il obéirait à l'ordre de Bush lui demandant de se retirer. Il disait attendre l'arrivée des armées ouest-africaines chargées de faire respecter le cessez-le-feu du 17 juin. Les premiers détachements de cette force étaient attendus dimanche. Ils ne sont pas venus. Officiellement parce que «le financement et la logistique faisaient encore défaut». Mais ce retard s'explique peut-être aussi par le fait que le LURD avait prévenu qu'il s'attaquerait à toutes armées étrangères qui se déploieraient au Liberia avant que le président Taylor s'en aille.

Le LURD n'a pas attendu, espérant profiter de ces quelques jours de répit pour régler définitivement le sort de Taylor assiégé dans sa capitale. Vendredi, ses troupes qui stationnaient à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de la capitale se sont remises en route. Samedi, elles franchissaient un pont sur la rivière Po, et s'emparaient du carrefour stratégique de Klay qui leur ouvrait la route vers la capitale, mais aussi celle de Sierra Leone, par où pourrait transiter un approvisionnement d'armes. Rapidement le LURD s'est avancé vers Monrovia s'emparant du pont sur la rivière Saint-Paul, à une dizaine de kilomètres du centre de la capitale. Samedi, ses combattants sont entrés dans les faubourgs nord, et se sont emparés du port.

Dans la violence des combats, un photographe français travaillant pour Time, Patrick Robert, est très grièvement blessé. Ses jours ne sont plus en danger mais il n'a pu être évacué. Dimanche, l'enfer de la ville a débuté. Installé solidement dans le port, le LURD a commencé, plus ou moins adroitement, à pilonner les soldats gouvernementaux, installés dans les immeubles délabrés d'où ils tentent de défendre le dernier verrou bloquant l'accès au centre-ville: deux ponts, Gabriel Tucker et Old Bridge, longs de 200 mètres. Les corps des combattants qui ont tenté de prendre les ponts, ou de les défendre, jonchaient hier les chaussées. Mais les obus et roquettes tirés depuis le port s'écrasaient encore dans la soirée sur les quartiers aux alentour des ponts. C'est un de ces obus qui s'est écrasé sur l'ambassade américaine. C'en est un autre qui a pulvérisé une maison où s'abritaient une vingtaine de civils: ils sont tous morts.