Dans l'Etat de l'Orissa, et malgré le déploiement de 3700 membres des forces de l'ordre, les violences antichrétiennes ne donnent pas signe d'accalmie. En six semaines, les heurts ont fait une trentaine de morts et provoqué «la honte nationale», de l'aveu du premier ministre Manmohan Singh. La région s'est enflammée le 23 août avec l'assassinat d'un prêtre du VHP (Conseil mondial hindou), les groupes hindous y voyant la main des missionnaires.

Depuis, 20000 chrétiens ont fui leurs villages incendiés et se massent dans des camps de fortune. Des incidents sont aussi rapportés dans les Etats du Karnataka, du Madhya Pradesh et du Kerala. Une situation d'autant plus préoccupante que le gouvernement a admis la façon «extrêmement méthodique» avec laquelle ces violences ont été perpétrées.

Ces expéditions punitives sont commises par les groupes fondamentalistes hindous. En Orissa, chacun garde en mémoire le meurtre du missionnaire australien Graham Staines, brûlé vif en 1999 avec ses deux fils. Le fanatisme y est attisé par un fort courant nationaliste hindou qui accuse les chrétiens (2,3% de la population) de procéder à des conversions forcées dans les communautés pauvres. Très organisé, ce courant s'appuie sur le Sangh Parivar, un groupe de formations qui fonctionnent comme paravents protecteurs des unes et des autres. Et qui sont présentes sur le terrain de l'Orissa: les militants du Rashtriya Sawayamsevak Sangh (RSS, Association des volontaires nationaux); la matrice religieuse du Vishwa Hindu Parishad (VHP, Conseil mondial hindou) et ses jeunesses des brigades du Bajrang Dal; mais aussi le front politique représenté par le Bharatiya Janata Party (BJP, Parti du peuple Indien, nationaliste hindou). A l'échelle de l'Inde, le renouveau de l'idéologie nationaliste hindoue a bouleversé, en vingt ans, tout le paysage politique.

Issu d'une résistance face à la culture européenne et aux missionnaires chrétiens, le nationalisme hindou puise pourtant ses origines dès le XIXe siècle. Formé en 1925, le RSS est entaché à la mort du Mahatma Gandhi, assassiné le 30 janvier 1948 par Nathuram Godse, affilié à l'organisation. Mais le mouvement ressurgit à l'ère de la mondialisation et des réformes économiques. Il culmine de 1998 à 2004, avec un gouvernement dirigé par un ancien disciple du RSS, Atal Bihari Vajpayee, passé sous l'aile du BJP.

Porteuse d'un projet national, cette idéologie conservatrice est basée sur le concept de l'«Hindutva», l'identité hindoue. Prônant une dévotion au dieu Rama et à la nation, ses adeptes ne diluent que vaguement la notion de «pureté raciale hindoue», subliment l'image d'une Inde en nation surpuissante, et veulent lutter contre la «pollution» des cultures étrangères. Ce courant d'extrême droite a ainsi ciblé les chrétiens, mais aussi les musulmans, la plus importante minorité du pays. Parmi ses faits d'armes se distingue la virulente campagne pour l'érection d'un temple dédié à Rama dans la ville d'Ayodhya (Uttar Pradesh), sur le site d'une ancienne mosquée. En 1992, la destruction de la mosquée déclencha des émeutes intercommunautaires dans tout le nord du sous-continent. En même temps, la campagne d'Ayodhya porta le parti du BJP vers le succès électoral.

Aujourd'hui, le BJP est la première formation d'opposition face à la gauche au pouvoir. Soucieux de respectabilité, le parti tente certes de se distancier du RSS et du VHP. Lorsque le BJP a dirigé le pays, il n'a cependant pas hésité à intégrer des mythes hindous à l'histoire officielle des manuels scolaires. Par ailleurs, de nombreuses associations de défense des droits de l'homme dénoncent le rôle de Narendra Modi, premier ministre du Gujarat, élu sous la bannière du BJP. Sous son mandat, cet Etat a connu en 2002 les plus violentes émeutes religieuses depuis la Partition de l'Inde, en 1947, causant la mort de 2000 musulmans. Narendra Modi est soupçonné d'avoir «laissé faire» les massacres en contenant les forces de police. Son parti, le BJP, ne l'a jamais sanctionné.

A quelques mois d'un scrutin national, les meilleures cartes du BJP restent le controversé Narendra Modi mais aussi Lal Krishna Advani, défenseur de la «nation hindoue» et candidat au poste de premier ministre. Dans ce contexte, les violences antichrétiennes de l'Orissa témoignent clairement de l'activisme des forces radicales du nationalisme hindou. A cela s'ajoutent les nombreux attentats perpétrés en Inde par des réseaux islamistes locaux, qui sont en train de relancer le fonds de commerce du BJP. Et la possibilité, sur la scène nationale, d'un retour en force de l'Hindutva.