Héros de Benghazi ou fossoyeur de la cohésion européenne? Dimanche, le très médiatique écrivain et philosophe Bernard-Henri Lévy a porté une attaque au vitriol contre le ministre allemand des Affaires étrangères Guido Wester­welle. Dans une interview accordée au magazine allemand Der Spiegel, BHL n’utilise pas la langue de bois: «Angela Merkel a le pire ministre des Affaires étrangères depuis très longtemps. Guido Westerwelle est une catastrophe.» Et le philosophe de poursuivre: «Westerwelle devrait démissionner, mais il ne semble pas avoir honte de sa décision, de ce summum de la honte.»

Comme Sartre et Malraux

Bernard-Henri Lévy, qui s’inscrit dans la lignée d’intellectuels engagés tels que Jean-Paul Sartre ou encore André Malraux, fustige de fait le refus de l’Allemagne de soutenir la résolution 1973 de l’ONU autorisant l’usage de la force en Libye pour protéger les populations civiles, notamment à Benghazi. L’intellectuel français ne ménage pas la chancelière allemande, qui, selon lui, a «balancé par-dessus bord tous les principes qui soutenaient la politique extérieure allemande» depuis 1945. […] Il y avait un principe […], c’était d’empêcher que se reproduisent des crimes contre l’humanité. Merkel et Westerwelle ont rompu ce pacte, c’est un acte extrêmement grave.»

La charge est à la hauteur du rôle qu’a joué Bernard-Henri Lévy dans la question libyenne. Le 3 mars dernier, BHL est à Benghazi en compagnie du président du Conseil national de transition (CNT). Il appelle le président français Nicolas Sarkozy, lui conseillant d’inviter les représentants du CNT à Paris et de les reconnaître. Ils arrivent à l’Elysée le 7 mars. BHL s’improvise porte-parole de la présidence française: «Nicolas Sarkozy s’est déclaré favorable, si le CNT le demande, à des actions défensives et ciblées.» Au Quai-d’Orsay, on s’étrangle. Le fraîchement nommé ministre des Affaires étrangères Alain Juppé n’en revient pas. Il avait pourtant posé ses conditions avant d’accepter de diriger la diplomatie française: «Pas de diplomatie parallèle.» Pourtant, il apprend la nouvelle alors qu’il est en discussion avec son homologue allemand Guido Westerwelle à Bruxelles.

En France, le regard porté sur l’action de Bernard-Henri Lévy est double. D’un côté, on reconnaît que par son engagement, il a contribué à protéger les populations civiles des bombardements de Kadhafi. De l’autre, on se demande quelle est la légitimité de BHL. En Allemagne, l’ex-ministre des Affaires étrangères, le social-démocrate Frank-Walter Steinmeier décoche ses flèches: «La France, qui entretenait des relations étroites avec la Libye et Kadhafi, a ressenti le besoin de couvrir ses agissements par une intervention militaire.»

Légitimité de sa conscience

Pour BHL, sa légitimité, déclare-t-il dans une interview accordée au Monde , «c’est celle de sa conscience», quitte à bousculer les partenaires européens et les diplomates français. A sa manière, il dément la tendance selon laquelle les intellectuels ont disparu de la scène politique. Il s’érige contre les injustices, défendant récemment l’Iranienne Sakineh Mohammadi-Ashtiani, condamnée à mort par lapidation ou Roman Polanski, assigné longtemps à résidence dans son chalet en Suisse. Très engagé par rapport au conflit en ex-Yougoslavie et à la Bosnie en particulier, il avait déjà organisé une rencontre, en 1993, entre le président François Mitterrand et l’ex-président bosniaque Alija Izetbegovic.