Muhammad Waeem Maaz était le pédiatre le plus expérimenté de la partie orientale d’Alep, pilonnée sans relâche par l’armée syrienne depuis deux semaines. Il était 21h30 mercredi soir quand deux missiles tirés d’un avion se sont abattus sur l’hôpital Al-Quds. Les murs de l’établissement, connu de tous à Alep, avaient été renforcés avec des sacs de sable. L’hôpital avait déjà été visé deux fois par des tirs en 2015. Protection dérisoire. Le docteur a été tué avec des dizaines de patients et plusieurs employés. Le bilan ne cesse de s’alourdir. «Il travaillait dans un autre hôpital pédiatrique la journée et il allait s’occuper le soir des urgences à Al-Quds. Il devait rendre visite à sa famille réfugiée en Turquie qu’il n’avait pas vue depuis quatre mois», a témoigné un de ses collègues.

Vendredi, une autre clinique a été la cible d’une frappe aérienne, sans faire de victimes. Mais le bâtiment a été sérieusement endommagé. Aucun répit n’est en vue pour les habitants d’Alep. La ville a été exclue d’un nouvel accord de cessez-le-feu conclu entre Américains et Russes sur l’insistance de ces derniers. Moscou entend ainsi laisser les mains libres à Bachar el-Assad, qui claironne son intention de reprendre la métropole. Malgré les dénégations de Damas, les attaques contre les hôpitaux sont signées. A part les Russes, qui disent ne pas participer à l’offensive sur la ville, seule l’armée de Bachar el-Assad dispose d’avions de combat. Quant à la coalition occidentale, elle concentre ses frappes sur l’Etat islamique, qui a été chassé d’Alep par les rebelles en 2014.

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«Il n’y a pas beaucoup de doutes sur la responsabilité de la frappe contre l’hôpital Al-Quds. Mais nous ne pouvons en être certains, car nous n’avions pas d’équipe sur place», explique Bruno Jochum, le directeur de Médecins sans frontières à Genève. Ce doute, selon lui, souligne la nécessité de remettre en place un mécanisme indépendant d’établissement des faits. Un premier pas pour mettre fin à l’impunité. Mardi prochain, le Conseil de sécurité de l’ONU devrait adopter une résolution condamnant ces attaques. «Ce sera un message de rappel fort sur ce qui est tolérable et ce qui ne l’est pas», espère Babak Ali Naraghi, responsable de recenser ces atteintes aux Conventions de Genève pour le Comité international de la Croix-Rouge (CICR).

Selon les estimations de MSF, qui approvisionnait l’hôpital d’Al-Quds depuis 2012, plus de 100 structures médicales ont été bombardées et presque autant de membres du personnel soignant ont été tués depuis janvier 2015. Dans de nombreux cas, les attaques se déroulent en deux temps. Une première frappe, puis une seconde un peu plus tard pour maximiser les pertes parmi les secours. Le travail des caques blancs, ces sauveteurs volontaires, est devenu l’un des plus dangereux au monde. Lundi dernier, cinq d’entre eux ont été tués lorsque leur base, non loin d’Alep, a été détruite par des missiles. Un raid qui portait encore la signature de l’armée syrienne.

«Les protestations ne suffisent plus»

«Le régime poursuit une stratégie délibérée. Lorsque vous ne pouvez même plus être soignés, vous êtes obligés de partir. Face à cette épuration ethnique, les protestations ne suffisent plus», se désole Tawfik Chamaa, de l’Union des organisations de secours et soins médicaux, un réseau qui soutenait aussi l’hôpital d’Al-Quds. Ce médecin syrien établi à Carouge était à la frontière turque il y a trois semaines pour coordonner l’aide à Alep. «Nous avons essayé de rassurer les médecins syriens mais la trêve a volé en éclats», relate-t-il.

Il ne resterait plus que 250 000 civils coincés dans la ville, contre 2,5 millions d’habitants avant la guerre. Les troupes loyalistes menacent désormais d’encercler les quartiers rebelles. Une partie de la ville connaîtrait alors le même sort que les autres zones assiégées et affamées, où l’aide humanitaire parvient au compte-gouttes. Les médicaments et le matériel chirurgical sont systématiquement déchargés des camions de l’ONU par les soldats syriens. Et les saisies de cargaisons clandestines exhibées comme des trophées de guerre.