Le président de la République italien Sergio Mattarella a accueilli en personne à l’aéroport la dépouille de Fabrizia di Lorenzo, victime italienne de l’attentat du 19 décembre sur un marché de Noël de Berlin. En Pologne, une colonne de poids lourds a accompagné le cercueil du conducteur polonais du camion, première victime du terroriste tunisien Anis Amri, et le président Andrzej Duda a assisté à ses funérailles.

En Allemagne rien de tel. Près de quatre semaines après l’attentat, aucune cérémonie de commémoration officielle n’est prévue dans le pays. Mis à part la marée de bougies et de fleurs déposées par des passants anonymes, tout se passe comme si la République fédérale n’avait eu qu’un souci après l’attaque: le retour à la normale. Une partie des familles de victimes disent se sentir «ignorées», provoquant un débat autour de la place accordée aux victimes dans le débat public. Le prêtre Justus Münster, sur place le soir de l’attentat, déplore «l’absence de culture du souvenir autour du 19 décembre. La demande est considérable, tant du côté des victimes que des Berlinois, qui viennent toujours déposer des fleurs sur la Breitscheidplatz».

Tout sur l’agresseur

Au lendemain de l’attentat, l’Allemagne a de fait semblé vouloir rapidement tourner la page. La seule cérémonie officielle a été une messe œcuménique, célébrée le lendemain de l’attaque, dans l’Eglise du Souvenir, au pied de laquelle Anis Amri a lancé son camion bélier dans la foule. Angela Merkel était assise au premier rang. Mais peu de survivants ont pu y assister, la plupart se trouvant encore à l’hôpital.

Depuis, les victimes ont disparu du débat public, monopolisé par l’agresseur, sa fuite, sa traque, ses éventuels complices et sa mort à Milan. Au nombre de sept, les victimes allemandes n’ont ni nom ni visage – outre l’Italienne et le Polonais, une Israélienne et deux citoyens tchèque et ukrainien figurent aussi parmi les victimes étrangères.

«Je trouve ce manque d’intérêt de la part de l’Etat à la fois triste et irrespectueux, se plaint dans les colonnes du quotidien Tagesspiegel Petra K., la compagne d’un homme qui lutte toujours entre la vie et la mort à l’hôpital. Le Bundestag n’a même pas jugé bon d’interrompre sa pause hivernale pour une minute de silence. Les politiciens ne cessent de répéter qu’il faut revenir à la normale. Mais pour nous, il n’y aura plus jamais de normalité. Partout dans le monde – en France, en Israël ou en Turquie – on organise des cérémonies officielles en mémoire aux victimes.»

Peur spécifique?

Sur le banc des accusés, la classe politique tente de rectifier le tir. Le président du Bundestag Karl Lammert a promis un discours et une minute de silence au début de la prochaine session parlementaire, le 19 janvier, un mois exactement après l’attentat. «On organise très peu de cérémonies officielles, et c’est au président de la République de s’en charger», explique le porte-parole d’Angela Merkel, interrogé à ce sujet. De fait, les cérémonies officielles sont réservées en Allemagne au décès des anciens chanceliers, même si certains présidents ont jugé bon d’organiser une cérémonie particulière, comme en 2005 après le tsunami qui avait fait de nombreuses victimes allemandes dans le sud-est asiatique ou en 2012 pour les victimes de la cellule d’extrême droite NSU.

Au lendemain du 19 décembre, le premier attentat de grande ampleur sur leur sol, les Allemands se serrent les coudes et font preuve d’un calme et d’un sang froid surprenants, malgré les lourdes accusations de défaillance de la part des services de renseignements lancées par la presse. «Contrairement à ce qu’on prétend souvent dans le pays, les Allemands ne sont pas plus angoissés que les autres peuples», constate le socio-psychologue Ulrich Wagner de l’Université de Marburg, faisant allusion à un lancinant débat autour d’une supposée German Angst, une peur spécifique allemande, qui expliquerait certaines réactions collectives extrêmes comme lors de la crise de l’euro ou la catastrophe de Fukushima. Rien de tel après l’attentat à Berlin. Même les sorties scolaires sur les marchés de Noël avaient été maintenues.