Terrorisme

Attentat en France: au cœur de la traque, la filière des «Buttes Chaumont»

Les deux frères, dont la photo a été diffusée, faisaient partie d’une «quasi secte» démantelée en 2005 à Paris, autour d’un imam autoproclamé, Farid Benyettou. Eléments d’explication

C’est en 2003 que les policiers français croisent pour la première fois le nom des frères Chérif et Saïd Kouachi, soupçonnés d’être les auteurs mercredi matin de la tuerie de Charlie Hebdo dans l’affaire dite de la «filière irakienne du 19e arrondissement». Retour sur une équipée déjà tragique.

Pourquoi parle-t-on de filière djihadiste du 19e ou «des Buttes Chaumont»?

La plupart des indications disponibles sur cette filière de recrutement de jeunes Français envoyés partir alors combattre en Irak contre les troupes américaines ont été rendues publiques lors du procès de celle-ci, en mars 2008, au tribunal correctionnel de Paris. Il s’agissait alors de traduire en justice ses responsables qui auraient incité une dizaine de jeunes gens, domiciliés dans ce quartier du nord de la capitale française, à partir pour le «djihad».

Tous ont fréquenté la mosquée Adda’wa, au 39 rue de Tanger, dans le quartier Stalingrad, dans d’ex-entrepôts, non loin du boulevard périphérique près de la Porte de la Villette. Une mosquée fondée en 1979, visée par un attentat à l’explosif en 1997 et démolie en 2006, dont les prédicateurs ont longtemps gravité dans l’orbite de l’Association des étudiants islamiques de France fondée en 1962. Sa reconstruction, programmée et autorisée, n’est toujours pas achevée et alimente régulièrement la controverse.

Chérif Kouachi, l’un des deux suspects aujourd’hui recherchés, comparaît en mars 2008 libre devant les juges, sous contrôle judiciaire après sa mise en examen pour «association de malfaiteurs en vue de préparer des actes terroristes». Six ans et demi après, c’est ce même chef d’inculpation qui a été retenu hier par le Procureur de la République de Paris, François Molins. C’est d’ailleurs dans ce quartier nord de Paris, où se trouve entre autres le siège du Parti communiste Place du Colonel Fabien, que les frères Kouachi ont été perdus hier par les services de police lancés à leurs trousses.

Quelle était la dangerosité de cette filière djihadiste?

Tous les personnages présents lors du procès sont peu ou prou du même acabit: des petits délinquants fanatisés, qui oscillent entre rêve de guerre sainte au nom de l’Islam et combines diverses, notamment dans le trafic de drogue. C’est le cas de Cherif Kouachi, élevé avec son frère Saïd à Rennes (Ille et Vilaine), les deux étant nés à Paris et ayant été abandonnés par leurs parents de nationalité algérienne. Cherif a passé en Bretagne un brevet d’éducateur sportif et il y aurait exercé brièvement cette profession. La police l’a interpellé à l’époque alors qu’il envisageait de se rendre en Syrie.

Le personnage central de cette filière des «Buttes Chaumont» est Farid Benyettou, agent d’entretien le jour, prédicateur le soir, incarcéré depuis 2005 et qui avait choisi, lors du procès, de se défendre seul. Son rôle a notamment été mis en évidence par trois jeunes Français capturés par l’armée américaine dans le fief islamiste irakien insurgé de Fallouja aux côtés du redoutable groupe emmené par Abou Moussab Al Zarkaoui, considéré comme le chef d’Al Qaïda en Irak et tué en juin 2006 par une frappe américaine.

Farid Benyettou est, à l’issue du procès de mars 2008, condamné à six ans de prison ferme en tant qu’organisateur principal de la filière. Les services de police engagés dans la traque des deux frères Kouachi après la tuerie de Charlie Hebdo n’ont pour l’heure pas communiqué sur son sort.

Condamné lui en 2008 à trois ans de prison, dont 18 mois avec sursis, Cherif Kouachi se serait radicalisé davantage lors de son séjour à la prison de Fresnes et il aurait cherché, dès sa levée d’écrou, à se rendre à nouveau en Syrie.

Tous les témoignages recueillis lors du procès montrent que ces jeunes avaient, parmi leurs principales motivations pour partir se battre en Irak, la soif de venger les tortures infligées aux détenus à la prison d’Abu Graïb, à vingt kilomètres à l’ouest de Bagdad. On se souvient qu’en 2004, les clichés montrant des détenus torturés par leurs geôliers militaires américains avaient choqué le monde entier. L’un des prévenus parisiens de 2008, Mohamed El Ayouni, revenu vivant de ses combats en Irak a perdu un bras et un œil lors des combats de Fallouja.

Pourquoi cette filière semble avoir perduré?

A l’évidence, les liens entre les différents membres de ce réseau fanatique de jeunes, tous proches de la mosquée Adda’wa, sont restés forts. Malgré leur apparence et leurs manières, qui les font souvent passer pour des «Pieds nickelés» aux yeux des avocats et des magistrats, beaucoup sont demeurés en contact en détention, puis après leur libération.

Tous, bien sûr, étaient connus des services de police. Mais compte tenu de l’explosion du nombre de jeunes Français djihadistes, il est devenu impossible de les suivre pas à pas. L’itinéraire du forcené Mohamed Merah, tué en juillet 2012 lors de l’assaut de la police contre l’appartement de la banlieue de Toulouse où il s’était «bunkerisé» a montré comment celui-ci était parti s’entraîner dans les zones tribales pakistanaises, avec «des frères d’Al Qaïda». La note de la DCRI, le renseignement intérieur français, parlait à propos de Merah et de son frère aîné Abdelkader (aujourd’hui en détention) de «fratrie d’islamo-délinquants». Ce terme s’applique fort bien, aujourd’hui, aux deux frères Kouachi âgés de 32 et 34 ans.

Une autre filière de djihadistes français a depuis été mise en évidence: celle de Lunel, une ville de l’Hérault, à 20 kilomètres à l’est de Montpellier. Quatre jeunes gens âgés de 19 à 30 ans, originaires de cette ville, seraient récemment morts en Syrie.

L’attentat contre Charlie Hebdo signe-t-il le retour d’Al Qaïda?

Il est clair que la nébuleuse islamo-terroriste Al Qaïda, dont le fondateur Oussama Ben Laden a été tué le 2 mai 2011 lors d’un raid au Pakistan, est l’inspiratrice de l’errance fanatique des frères Kouachi au sein du réseau de la mosquée Adda’wa. Mais toutes les influences se croisent en fait dans cet aréopage de jeunes, pour la plupart issus de l’immigration algérienne et influencés également par l’idéologie meurtrière du «Groupe salafiste pour la prédication et le combat», transformé en «Al Qaïda au Maghreb Islamique», mais aussi par les groupes extrémistes actifs en Syrie.

Il est difficile de dire, aussi à ce stade, si les deux frères Kouachi appartenaient à un réseau de «cellules dormantes» terroristes, ou s’ils ont agi relativement seuls, comme cela semble avoir été le cas pour Mohamed Merah ou pour Mehdi Nemmouche, l’auteur de la tuerie du musée juif de Bruxelles en mai 2014, arrêté un mois plus tard à Marseille et identifié par la suite comme l’un des tortionnaires des otages français détenus en Syrie. L’affiliation, au moins nominale, à Daech, l’organisation de l’Etat Islamique, a maintenant pris le relais sur Al Qaïda. L’auteur de l’agression contre des policiers fin décembre à Joué les Tours (Indre et Loire) avait posté un drapeau de Daech sur sa page Facebook avant de passer à l’acte.

Selon les chiffres officiels donnés par le Ministère français de l’intérieur, près de 1000 Français ou étrangers résidant en France se sont rendus pour combattre en Syrie ou en Irak, ce qui fait d’eux les ressortissants européens les plus nombreux aux côtés des islamistes radicaux. Environ 350 auraient combattu au sein des groupes terroristes et une quarantaine aurait trouvé le mort. Environ 150 seraient rentrés en France et une centaine auraient été interpellés

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