Le scénario paraît tout simplement impensable. Un camion lancé à pleine allure sur la promenade des Anglais bondée, au cœur de Nice, l’une des villes les plus surveillées de France. Et pourtant…

◼ S’agit-il d’un attentat terroriste attribuable à l’Etat islamique?

Il était trop tôt, vendredi matin, pour lier la tragédie survenue à Nice à la nébuleuse extrémiste islamiste basée en Syrie et en Irak. Laquelle n’a pas (encore) revendiqué cette attaque au camion. Le ton de la prise de parole de François Hollande à 3h40 du matin, la saisine du parquet antiterroriste dont le procureur François Molins s’est exprimé à Nice ce vendredi à 17h, et le fait que le conducteur meurtrier ait été très vite identifié comme un Tunisien de 31 ans originaire de Nice confortent toutefois cette thèse. Fait révélateur: les policiers ont retrouvé dans le véhicule les papiers d’identité du meurtrier, comme cela avait été le cas en janvier 2015 après l’attentat contre Charlie Hebdo pour les frères Kouachi.

L’homme ayant été abattu vers minuit par les forces de l’ordre, la question centrale est maintenant de savoir s’il avait des complices. On sait en tout cas qu’une arme de poing et d’autres armes apparemment factices ont été retrouvées dans le camion frigorifique de 19 tonnes loué à Saint-Laurent-du-Var le 11 juillet, et l’on sait aussi que la région niçoise est connue pour abriter des filières djihadistes. En juin 2014, un Franco-Algérien d’une vingtaine d’années, Ibrahim Boudina, avait été arrêté à Mandelieu, près de Cannes après quinze mois passés en Syrie, avec des explosifs à son domicile, prêt à passer à l’action. Il prévoyait une action terroriste d’envergure contre le carnaval de Nice et il appartenait à une cellule islamiste soupçonnée d’avoir commis un attentat le 19 septembre 2012 contre une épicerie juive à Sarcelles, en région parisienne.

Cette filière avait en son cœur une quasi-fratrie, comme cela est souvent le cas: le «frère d’armes» en djihad d’Ibrahim Boudina, également interpellé, était Abdelkader Tliba, l’un de ses plus proches amis d’enfance. Tous deux sont aujourd’hui en détention. Le renvoi en procès de leur filière, qui comptait au total une vingtaine de personnes, a été ordonné par les juges le 7 décembre 2015. Question problématique: sur les vingt suspects concernés, dix ont été placés en détention, sept laissés en liberté sous contrôle judiciaire et trois sont visés par un mandat d’arrêt, car ils se trouvent probablement en Syrie ou en Irak.

Le conducteur du camion fou, en instance de divorce et père de famille, était-il l’un d’entre eux? A priori non. Le procureur de la République François Molins a confirmé lors de son point presse à 17h qu’il s’agit d’un résident d’un quartier nord de Nice. Connu comme chauffeur de poids lourds, en rupture avec sa famille, il avait été condamné à six mois de prison avec sursis pour «violence, menaces et dégradations». Etait-il en lien avec cette filière djihadiste niçoise ou en contact avec son entourage élargi? Connu pour des faits de violence et de délinquance, il n’était pas fiché comme individu radicalisé. «Il s’agit d’un individu totalement inconnu des services de renseignement qui n’avait jamais fait l’objet de la moindre fiche» a confirmé François Molins.


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◼ Comment ce type d’attaque est-il possible dans une France en état d’urgence?

L’enquête va très vite démontrer si la police niçoise a commis une erreur majeure en laissant une partie de la promenade des Anglais ouverte à la circulation, ou si son erreur a été de laisser ce camion de 19 tonnes stationner dans un périmètre normalement sécurisé. Une élue régionale du Front national contactée par «Le Temps», l’avocate cannoise Anne Kessler, estime que toutes les mesures de précaution n’avaient pas été prises malgré la présence de barrages policiers. Contrairement à la croisette cannoise lors du festival, la promenade des Anglais n’était apparemment pas complètement verrouillée – elle est complètement fermée aujourd’hui – mais il est de toute façon difficile de faire barrage à un véhicule de ce type lancé à pleine allure. Après avoir essuyé des tirs de la part du conducteur, les policiers ont fini par le tuer à hauteur du Palais de la Méditerranée, où son camion s’est arrêté.

Rappelons que ce scénario d’une attaque au camion faisait partie de ceux envisagés par les forces de sécurité antiterroristes depuis le 13 novembre 2015, car il correspond aux modalités prônées par l’Etat islamique, même si les véhicules lancés contre la foule n’aboutissent heureusement pas toujours à de tels carnages.

En décembre 2014, un chauffeur déséquilibré et connu pour ses passages répétés en hôpital psychiatrique avait blessé une dizaine de personnes à Dijon après avoir crié «Allah Akbar». Quelques jours plus tard, le 23 décembre 2014, un autre conducteur avait lancé sa camionnette contre un marché à Nantes. Il avait aussi été diagnostiqué comme un «déséquilibré». Il faut aussi avoir en tête le cauchemar absolu des forces de l’ordre françaises: l’utilisation de véhicules piégés destinés, non à faucher des passants, mais à exploser, à la façon de ce qui se passe fréquemment au Moyen-Orient, comme lors de l’énorme attentat contre un immeuble de Bagdad le 2 juillet dernier, causant la mort de plus de 200 personnes.

La question de l’état d’urgence, que le président français a décidé de proroger de trois mois cette nuit – le projet de loi sera présenté au parlement mardi, alors que l’Elysée avait annoncé sa levée quelques heures plus tôt, lors de son intervention télévisée du 14 juillet – est compliquée. Sur le papier, l’efficacité de ces mesures sécuritaires d’exception semble être prouvée. Plus de 4000 perquisitions ont ainsi eu lieu depuis le 13 novembre 2015, et plus de 700 armes ont été saisies dont une partie, trouvée justement sur la Côte d’Azur, provenait d’un trafic ayant pour origine la Suisse, comme évoqué dans «Le Temps». Le filet antiterroriste s’est donc considérablement resserré sur les suspects du premier cercle, à savoir les personnes connues pour avoir des affiliations avec la nébuleuse djihadiste. Problème: ces mesures d’exception sont beaucoup moins efficaces pour traquer d’éventuels «loups solitaires» ou des délinquants discrètement radicalisés, par exemple durant leur passage en prison, voire des individus suspects en fin de peine ou de contrôle judiciaire. On voit mal comment la France peut échapper à de nouvelles rafales d’accusations, alors que le Royaume-Uni ou l’Allemagne semblent par exemple avoir mieux pris la mesure de la menace. Le maire musulman de Londres, Sadiq Khan, a affirmé ce vendredi le renforcement supplémentaire des mesures policières.

◼ Peut-on parler d’une nouvelle «faille» des services de police et de renseignement français?

Le calendrier dit tout ou presque. Il a eu lieu quelques heures après l’annonce par François Hollande, lors de la dernière intervention télévisée pour un 14 juillet durant son quinquennat, du déploiement prochain de forces spéciales françaises pour assister les opérations de reconquête de Mossoul, la grande ville irakienne conquise par Daech en juin 2014. Cet attentat, le deuxième le plus meurtrier commis en France, intervient aussi quelques jours après la publication du rapport d’enquête parlementaire sur le comportement des différentes composantes de la police et des services de renseignements avant, et lors des attentats du 13 novembre 2015. Sans pointer de faute majeure, ce rapport a confirmé les problèmes récurrents de coordination entre services et le point noir que constitue la déficience du renseignement pénitentiaire. Le ministre de l’Intérieur Français Bernard Cazeneuve avait bizarrement disqualifié ces derniers jours ce rapport, le traitant de «plum pudding». Ce que les parlementaires n’avaient guère apprécié.

L’attentat de Nice intervient enfin au moment où le seul rescapé des commandos du 13 novembre, Salah Abdeslam, a décidé de saisir la justice pour dénoncer la surveillance vidéo 24h sur 24 dont il est l’objet. Il a été débouté ce jour de sa demande. Ce suspect dont le témoignage est décisif pour comprendre le déroulement des attentats de Paris puis Bruxelles (le 22 mars), se mure pour l’heure dans le silence. Il faut surtout bien avoir en tête l’ampleur du phénomène djihadiste en France où, selon le premier ministre Manuel Valls, près de 2000 «recrues» ou affiliés sont surveillés et suivis, tandis que plus de six cents Français, hommes et femmes, combattraient dans les rangs de l’Etat islamique ou séjourneraient dans les zones placées sous le contrôle de cette organisation en Syrie et en Irak. Or on estime en général qu’il faut au moins trois policiers mobilisés pour suivre un suspect… Pour rappel, le meurtrier responsable de l’assassinat d’un couple de policiers à Magnanville le 13 juin, Larossi Aballa, était suivi et placé sur écoute. Cela ne l’avait pas empêché de commettre son forfait.

◼ La France est-elle ébranlée après une telle épreuve?

C’est l’évidence et, à l’issue des trois jours de deuil déclarés ce jour jusqu’au 18 juillet, la question politique va cette fois se poser d’autant plus crûment que l’on arrive au bout du quinquennat de François Hollande, que la campagne électorale pour les présidentielles de mai 2017 bat déjà son plein, et que ce carnage s’est déroulé à Nice, dans une région où le Front national a fait plus de 40% des voix aux dernières élections régionales de décembre 2015. Pour rappel, le FN avait raté la conquête de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (remportée par la liste de droite emmenée par l’ancien maire de Nice Christian Estrosi) seulement grâce au retrait de la gauche au second tour. L’une des premières réactions de Christian Estrosi a d’ailleurs été de reprocher à l’Etat de ne pas lui avoir accordé les effectifs policiers supplémentaires maintes fois réclamés.

La fragilité présidentielle actuelle, la montée des tensions électorales et le choc que va à coup sûr provoquer cet attentat constituent, encore plus qu’en novembre 2015, un cocktail politique hautement inflammable. L’ancien premier ministre François Fillon a réitéré que la France est «au cœur d’une nouvelle guerre mondiale contre le totalitarisme islamique», et affirmé que «ce quinquennat se termine dans une impasse». «Nous voyons bien que cette guerre va se poursuivre» a complété Alain Juppé en se félicitant du recours annoncé par François Hollande à la réserve opérationnelle de l’armée. Le premier ministre Manuel Valls a lui aussi reparlé de «guerre», appelant les Français à l’unité. Le député «Les Républicains» des Alpes Maritimes Eric Ciotti, président du conseil départemental, a de suite exigé la reprise de contrôles aux frontières beaucoup plus stricts même si cet attentat a été le fait d’un résident connu de sa ville. L’une des réactions les plus attendues sera celle de la présidente du Front national Marine Le Pen, que les tous les sondages donnent déjà qualifiée pour le second tour des présidentielles de mai 2017.