«De brèves dépêches, pas de grand titre ni d’image, et un journal télévisé du soir muet: le mystérieux «incident de la circulation» qui a coûté, lundi 28 octobre un peu après midi, la vie à cinq personnes, dont deux touristes, à l’entrée de la Cité interdite, au nord de la place Tiananmen» à Pékin, a été couvert a minima – c’est le moins que l’on puisse dire – par les médias chinois, relève Le Monde.

Ce, alors que les spéculations sont allées bon train sur un éventuel attentat kamikaze… Le gouvernement chinois a d’ailleurs lui-même soupçonné que l’accident et l’incendie étaient en réalité «un attentat suicide prémédité», rapporte une source «au fait du dossier» ou «proche du pouvoir chinois», citée par Les Echos. Les autorités n’ont cependant fait aucun commentaire sur les causes de l’événement. La source en question, «qui a requis l’anonymat pour ne pas s’exposer, a ajouté que les occupants de la voiture auraient utilisé une substance inflammable».

Au cœur du pouvoir

«Remarkable picture of a vehicle fire in Tiananmen Square that has killed three», a notamment twitté Emily Ford (@emilyford1), journaliste de l’AFP à Hongkong. Mais ce type de photographies, une fois mises en ligne, ont été «très vite effacées par les services de la censure», précise le quotidien français. Elles montraient ce «véhicule en feu surmonté d’une épaisse colonne de fumée, devant le célèbre portrait de Mao à l’entrée de la Cité interdite, qui donne sur le côté nord de Tiananmen», bref: au cœur symbolique du pouvoir central de l’Empire.

Même une version semi-officielle des faits postée à chaud sur le site du Quotidien du peuple a disparu peu de temps après. Un tweet et une brève dépêche ont toutefois été publiés par l’agence de presse officielle chinoise Xinhua News Agency, mais elle parle «uniquement d’un crash de voiture sur la place Tiananmen, sans plus d’éléments», commente TF1.

Sina Weibo sous surveillance

Par ailleurs, on apprend sur le site d’Europe 1 que Sina Weibo, un réseau social hybride entre Twitter et Facebook qui est un des sites les plus populaires de Chine avec 90% de parts de marché, a supprimé le sujet de discussion «accident de voiture devant la place Tiananmen» et les comptes rendus de ses témoins oculaires, a indiqué BOUGON 卜光 (@Francois_Bougon), journaliste au Monde, sur son propre compte. Là où des internautes se demandaient s’il s’agissait d’un acte protestataire. Peu étonnant, quand on sait que Sina Weibo emploie des milliers de personnes pour surveiller les contenus diffusés par les utilisateurs et censurer les posts à caractère politique abordant des sujets jugés sensibles.

Le pouvoir en question a donc cherché à effacer les traces de l’explosion de la Jeep qui a fait au moins cinq morts et 38 blessés et dit qu’il est «sur la piste de suspects ouïgours», selon le correspondant de Libération à Pékin. Lequel fait mention des interrogations de l’artiste dissident Ai Weiwei (@aiww) sur Twitter: «La secte Falungong, les indépendantistes du Xinjiang ou du Tibet, d’autres forces dites «hostiles»?…» Mais comme lui, beaucoup de Chinois estiment qu’on a «sans nul doute» affaire à un attentat.

Nettoyage express

«L’opération de nettoyage du parvis où s’est consumée la Jeep a été d’une telle efficacité que, quelques heures à peine après l’incident, il ne subsistait plus la moindre trace si ce n’est quelques dizaines de policiers en civil à l’attitude vigilante.» Et «dans la soirée, poursuit Libé, on a appris qu’un mandat d’arrêt de la police de Pékin avait «été lancé à l’encontre de deux suspects […], un document publié par un blog dissident très informé»:

Il y est notamment écrit: «Ordre immédiat d’arrêter et de fouiller deux véhicules illégaux […] liés au grave incident survenu ce jour à Pékin […] appartenant aux suspects Youssef Ashanti et Youssef Oumarniaz…»

«A cause de cette censure qui s’est rapidement mobilisée, les internautes se disent qu’il y a quelque chose derrière. Cela ne doit pas être un simple accident. D’autres disent avec humour que, de toute façon, le moindre fait ou geste place Tiananmen devient une affaire. Cet endroit est tellement symbolique pour le pouvoir chinois que même si ce n’était qu’un accident, ça serait traité de cette façon. Car si c’est bien un accident, il y aurait encore des doutes et le pouvoir voudrait contrôler l’information» à ce sujet, affirme le sinologue Renaud de Spens, interrogé par Europe1.fr.

Ping-pong en Belgique

Et pendant ce temps-là, s’amuse L’Express qui s’est immergé dans les médias de l’Empire, Radio Chine internationale revenait «notamment sur la victoire de Xu Xin aux Mondiaux de tennis de table en Belgique». Le quotidien Beijing Ribao s’intéressait davantage, lui, «aux nouvelles lignes de covoiturage qu’à l’explosion». Cependant, la nouvelle était «tout de même relayée sur le site internet du journal», tout comme dans la version anglaise de China Daily. «Mais le média de référence à l’international revient bien plus longuement sur une mesure qui devrait stimuler l’économie du pays.» Quant au Global Times, sur son site anglophone, il a également parlé de l’explosion. Ce que s’est bien gardée «de faire sa version chinoise», qui s’est plus intéressée «à des déclarations du premier ministre japonais menaçantes envers la Chine».

Ce traitement reflète bien les restrictions imposées par les autorités. Les journaux chinois reçoivent en effet des instructions directes du gouvernement sur la couverture d’événements considérés comme subversifs par le Parti communiste. Qui a d’ailleurs durci, ces derniers mois, son contrôle des médias et d’Internet.

Titre à ne pas changer!

Même les Beijing News, un quotidien dont la voix est considérée généralement comme plus audacieuse, a donné la priorité à la couverture d’une grève de médecins dans l’est du pays et s’est contenté de republier la dépêche de l’agence officielle Chine nouvelle. Les médias d’Etat, en fait, insistaient sur les efforts pour porter secours aux victimes mais n’offraient pas la moindre précision sur le caractère délibéré ou non de la sortie de route du véhicule.

Le site Uighurbiz.net a aussi indiqué qu’«un journaliste avait reçu un ordre du gouvernement indiquant qu’«aucun contenu, photos ou vidéos ne pouvait être ajouté» au compte rendu officiel» et que le titre de la dépêche officielle «ne pouvait être changé». Intimant par ailleurs de fermer l’histoire aux commentaires des internautes si ces derniers «ne pouvaient être contrôlés».

Des articles du journal Nanfang Dushibao (1,4 million d’exemplaires à Canton) ont été rapidement supprimés après leur diffusion sur son site internet. Il s’agit apparemment du seul grand journal à avoir diffusé sa propre couverture de l’événement. Les Chinois – s’il fallait en apporter une nouvelle preuve – «ne sont manifestement toujours pas logés à la même enseigne que les étrangers quand il s’agit de savoir ce qu’il se passe à l’intérieur de leur pays».