Il se terrait ici il y a un an. Rue des Bergeries, au pied de l’autoroute A86 qui relie l’est parisien à l’aéroport de Roissy, à côté de la déchetterie d’Aubervilliers qui aligne, derrière des grillages, une série de bennes et de camions-poubelles. La rue des Bergeries porte d’ailleurs bien mal son nom. Le talus voisin qui jouxte le rond-point est envahi de buissons d’où émergent détritus, vieux matelas et morceaux de bâche.

Sur neuf terroristes, un seul encore en vie

C’est là qu’échoue, au cœur de la nuit tragique du 13 novembre 2015, le Belgo-Marocain Abdelhamid Abaaoud, 29 ans, alias Abou Omar, l’un des tueurs des «terrasses», souvent présenté comme l’un des chefs des trois commandos qui viennent d’ensanglanter Paris, tuant 130 personnes. Un terroriste à la dérive qui, après deux jours planqué à la lisière des entrepôts et des bennes à ordures, appelle à la rescousse Hasna, une «cousine» parisienne. Abaaoud a encore sur lui 4000 euros en cash. Il veut «un appart et de l’eau». Hasna le récupère en voiture. Direction Saint-Denis, rue du Corbillon, chez le marchand de sommeil Jawad Bendaoud, un islamo-dealer.

C’est là que la police française donnera l’assaut, le 18, tuant Abaoud, Hasna et un complice. Un seul des neuf terroristes a réussi à fuir: Salah Abdeslam, arrêté le 19 mars 2016 dans sa commune d’origine de Molenbeek et aujourd’hui détenu en France, où, surveillé 24 heures sur 24, il s’est muré dans le silence.

Deux attaques, une seule équipe

L’affrontement de Saint-Denis clôt l’épisode terroriste le plus grave qu’ait connu l’Hexagone. Puis surviennent, le 22 mars 2016 – trois jours après l’interpellation d’Abdeslam –, les attentats contre l’aéroport et le métro de Bruxelles. Bilan: 32 morts et 340 blessés. Les deux attaques, on le sait désormais, sont l’œuvre d’une seule équipe. A Paris: les deux frères Brahim et Salah Abdeslam, Abaaoud, les trois kamikazes «irakiens» du Stade de France et les trois tueurs français du Bataclan, Samy Aminour, Foued Mohamed-Aggad et Omar Ismaël Mostefaï. A Bruxelles: les frères Khalid et Ibrahim Bakraoui, l’artificier Najim Laachraoui, et Mohamed Abrini, interpellé le 9 avril et aujourd’hui détenu. Les chemins de ces criminels s’entrecroisent. Ils se sont connus, aidés, épaulés pour semer la mort. Mais à qui obéissaient-ils? D’où venaient les ordres?

Des milliers de pièces dans le dossier d’instruction

«Le Temps» a pu consulter le dossier de l’instruction, menée par les parquets antiterroristes français et belge. Il contient des milliers de pièces, de photos, de documents et de procès-verbaux des interrogatoires des différents complices ou proches des terroristes. Mais il est loin de dissiper le mystère du – ou des – commanditaire(s) de Daech basé(s) en zone irako-syrienne, que les services de renseignement français affirment pourtant avoir identifié(s). Seuls deux noms se distinguent au fil des pages: celui d’Abou Ahmed et de Mahmoud.

Le premier apparaît dans le procès-verbal d’audition belge D16483/48 d’Adel Haddadi et Usman Gani, arrêtés en Autriche le 10 décembre 2015. Il les a logés en septembre 2015 à Raqqa, la capitale autoproclamée de Daech, en compagnie de deux des kamikazes du Stade de France. Il leur a ordonné, après leur avoir remis 3000 dollars, d’aller «se suicider». Logeur, financier, mentor… Abu Ahmed est dès le début au cœur du dispositif.

Deux quotidiens affirment connaître l’identité d’Abu Ahmed

L’intéressé refait surface lors de l’exploitation de l’ordinateur jeté par les terroristes belges dans une poubelle proche de leur ultime planque, rue Max-Roos à Schaarbeek, une commune de Bruxelles. Procès-verbal numéro 16469. Fichier audio «Carved 001884». Nous sommes le 21 mars 2016, à la veille des attentats belges. Lors d’une conversation sur Internet, Abu Ahmed, toujours lui, permet à Najim Lachraoui de passer à l’acte. Juste avant, ce dernier lui a dit que son équipe «est cramée» et qu’il faut donc «travailler le plus vite possible, Inch Allah» car «on ne peut plus retarder quoi que ce soit». Un jour après, Bruxelles s’enflamme…

Le Monde et Le Soir ont affirmé connaître l’identité d’Abu Ahmed. Il s’agirait d’Oussama Attar, djihadiste belge de 32 ans passé entre 2005 et 2008 par les geôles de Camp Bucca en Irak, sous occupation américaine. Daech naquit en partie dans cette immense prison militaire, où fut également interné son «calife», Abou Bakr al-Baghdadi, désormais l’homme le plus traqué du monde. Suprême ironie: Attar, malade, fut rapatrié en Belgique, en 2010, après une campagne de mobilisation d’ONG et d’activistes. Avant de s’évanouir dans la nature, via la Tunisie…

Une division dès rôles clairement définie

Un autre nom figure dans le dossier des juges, lui aussi gravé dans les fichiers audio du fameux ordinateur. Son nom? Mahmoud. C’est à lui que Najim Laachraoui, qui confectionna sans doute avec Mohamed Abrini les ceintures d’explosifs utilisées à Paris et à Bruxelles, demande d’ultimes conseils pour parfaire les bombes qui exploseront à l’aéroport. La division des rôles paraît bien établie. A Abu Ahmed le suivi des opérations. A Mahmoud la tâche de s’assurer que les terroristes seront bien équipés.

Logique? «Dans une organisation comme Daech, la structure est à la fois très hiérarchisée, compartimentée, et parfois terriblement amatrice parce que ce sont surtout des jeunes, d’anciens délinquants rétifs à la discipline», explique un ancien policier français. «Il est plus judicieux de parler de fantômes que de commanditaires. Car vu ces milliers de pièces, on ne sait toujours pas qui a imaginé l’opération», poursuit-il.

Référence à une deuxième équipe

D’autres noms ont d’ailleurs surgi, issus de documents que «Le Temps» n’a pas consultés: celui d’un Français de Daech dénommé Souleymane, ami d’enfance de Samy Aminour, le chauffeur de bus tué par les policiers au Bataclan. Et celui d’Abdelilah Himich, un jeune Marocain arrivé en France en 2004, passé par la ville de Lunel (Hérault) puis engagé dans la Légion étrangère, dont il a déserté en 2010. Avant de basculer vers l’islam radical en 2014.
On sait aussi que la revendication audio par Daech des attentats du 13 novembre aurait été enregistrée par un de ses cadres français, le djihadiste toulousain Fabien Clain.

Mais la phrase qui fait le plus peur, un an plus tard, est la question posée quelques jours avant le carnage de Bruxelles par Najim Laachraoui à Abu Ahmed et à Mahmoud: «Sais-tu si les frères français sont toujours opérationnels en vue de les former à la confection des produits?» Une référence claire à une autre équipe prête à agir. Alors que la coalition internationale assiège Mossoul et Raqqa, on ne sait pas si cet autre commando a, un an après, été identifié et démantelé.

Collaboration: Jacques Duplessis/Arnaud Guiguitant