Régis Dandoy est professeur à la faculté de Philosophie et Sciences sociales à l'université catholique de Louvain et spécialiste connu du système politique belge. Il a aussi enseigné pendant un semestre en 2013 à l'université de Zurich. A ce titre, il est familier avec le système politique suisse. Selon lui, la Belgique qui est une fédération et la Suisse, une confédération, doivent inévitablement trouver des équilibres et des compromis.

– Le Temps: Tout le monde en Belgique, à commencer par le premier ministre Charles Michel, dit que les attentats étaient prévisibles. Et vous n'avez rien fait?

– Régis Dandoy: Il y avait des informations à ce propos depuis quelques années. Nous savons que des centaines de nos concitoyens sont allés se battre en Irak et en Syrie. Certains sont revenus traumatisés, mais d'autres radicalisés, expérimentés et prêts à commettre des attentats dans leur propre pays. L'an dernier, ils ont frappé Paris, se servant de la Belgique comme base arrière. De là, à attaquer Bruxelles, il n'y avait qu'un pas qu'ils viennent de franchir.

– Sans être inquiétés?

– Les autorités ne pouvaient pas prévoir la date des attentats. Mais alors que les services des renseignements ont poursuivi la traque, d'autres services – pompiers, secours, soins - se sont préparés à minimiser les éventuels dégâts. La Belgique était prête, tout en espérant que les attentats n'aient jamais lieu. Aujourd'hui, elle peut dire qu'il n'y a pas eu de couacs majeurs dans les opérations de sauvetage à Zaventem ou à Malbeek. Oui, l’État est responsable de chaque mort et de chaque blessé mais on ne peut pas blâmer l'Etat pour cette tragédie.

– Vraiment? Le fonctionnement de l’État belge ne pose-t-il pas problème ?

– C'est vrai que nous avons une structure politique complexe et un morcellement des compétences qui sont dévolues aux différents niveaux de pouvoir. Se pose alors la question de la coordination pour travailler pour le bien commun. La prise de décision n'est pas facile parce qu'au sein des multiples pouvoirs, les acteurs sont différents, les idéologies sont différentes. Au niveau local, il y a une myriade des centres de décisions.  Il n'y a pas non plus de hiérarchie entre les lois fédérales et les lois régionales, ce qui amène à des tensions. Mais de telles tensions, vous le savez bien en Suisse qui est une Confédération, sont assez courantes.

– Mais elles peuvent conduire à des malentendus, des crises, voire des catastrophes, non?

– C'est le manque de vision globale à long terme qui est difficile d'établir dans un tel système. La complexité belge fait qu'il y a toujours besoin de trouver des équilibres et des compromis entre les différents centres du pouvoir. Nous nous adaptons aux situations. Les crises nous permettent d'avancer. Nous avançons toujours par réaction aux crises qui résultent de nos erreurs du passé. La Belgique travaille actuellement à une réforme institutionnelle, mais sans se donner une perspective à long terme. Cela dit, nous sommes une jeune fédération qui date de 1993 et nous n'avons pas vraiment de recul historique pour tirer des leçons.

– Pensez-vous que la gestion soit plus facile dans un Etat centralisateur comme la France ?

– La France est puissant Etat centralisateur, mais cela n'a pas empêché des attentats. La réponse à votre question est oui lorsqu'il s'agit de demander aux autorités régionales d'exécuter une décision prise à Paris. Malgré les différences, c'est un pays linguistiquement et culturellement homogène. Dans des pays comme la Suisse ou la Belgique où les diversités sont grandes, il y a toujours des tensions entre la capitales et les régions.

– Les dysfonctionnements peuvent-ils conduire à l'insécurité ?

– Le système est certes complexe et peu de gens le maîtrisent. Je doute que les terroristes en aient tirer profit en connaissance de cause pour commettre les actes ignobles.

– Mais les dysfonctionnements causent tout de même des préjudices au pays. N'est-ce pas la raison pour laquelle on dit que la Belgique est le ventre mou de l'Europe ?

– Aucun pays n'est parfait. La Belgique est une petite entité en Europe qui ne fait rarement parler d'elle. A l'exception peut-être en 2010-2011 lorsqu'il n'y avait pas de gouvernement pendant 18 mois. Elle n'a pas de politique étrangère agressive. Il est vrai qu'à l'interne, les décisions sont lentes, mais la complexité belge n'a pas que des défauts. Nos structures nous permettent de rester ensemble: la démocratie est bien vivante. Les institutions fonctionnent. Savez-vous la station de métro de Malbeek, lieu du deuxième attentat, se trouve en région bruxelloise alors que l'aéroport frappé plus tôt se trouve en Flandres? Mais le 22 mars lorsque la catastrophe a surgi, nous avons su faire face.