Il y a d’abord cette lettre, poignante, de cet homme, Belge, à son fils qui est encore dans le ventre de sa compagne, que publie La Libre Belgique: «Tu n’es pas encore là et je suis déjà inquiet. Je te demande pardon, car aujourd’hui je doute. Je doute de ce que j’ai à t’offrir. Je doute que mes bras puissent te protéger jour et nuit de la bêtise des uns et des autres. Ce matin, j’ai le sentiment d’être terriblement égoïste. Egoïste de n’avoir que ça à t’offrir, un monde devenu fou, où la haine n’a jamais trouvé autant écho, où nos libertés n’ont jamais été autant remises en question. Jusqu’ici, je n’avais pas réalisé que donner la vie pouvait avoir quelque chose de si terrifiant…»

Alors que l’émotion est encore palpable, la douleur vive, le choc immense, et que deux frères, Khalid et Brahim El-Bakraoui, connus des services de police pour grand banditisme mais non pour des faits de terrorisme, ont été identifiés comme les kamikazes de l’aéroport de Bruxelles, les attentats perpétrés dans la capitale belge et européenne font évidemment la une de la presse mondiale ce mercredi. A commencer par la très référentielle Neue Zürcher Zeitung, qui publie une longue série d’articles, analytiques, explicatifs, et couvrant à peu près tout le champ journalistique qu’on peut imaginer en tel cas.

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Au cœur de l’événement, Le Soir de Bruxelles se demande «quelles réponses les autorités» vont «apporter à tout cela». «Tout cela»: l’expression dit bien… l’indicible. Et de poser ces questions fondamentales, qui rappellent lourdement celles que le peuple français s’est lui-même posées en novembre dernier: «Quel courage aura le politique, mais aussi le citoyen, pour affronter cette nouvelle donne? On ne peut pas cesser de vivre, de sortir, de partager, de défendre nos valeurs et notre mode de vie.» Au lendemain du drame, le sentiment est «terrible, diffus et intense à la fois»: «La journée de mardi à Bruxelles n’est pas la fin de quelque chose, mais le début. Le début d’une vie différente, d’une société plus lourde, plus fermée, plus dure, moins insouciante, et peut-être, c’est une grosse crainte, plus haineuse. C’est ce sentiment-là qu’il faudra combattre. Par tous les moyens.»

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Un sentiment, oui. C’est aussi ce que dit La Libre Belgique. En martelant: «La colère, le dégoût. La rage. Un cri. Non. Une attitude: faire face. Debout.» Car «rien, absolument rien, pas même cette barbarie, ne doit nous empêcher de maintenir vivantes nos valeurs: la liberté, la tolérance. […] Elles sont les nôtres depuis des siècles et jamais nous ne les abandonnerons. Notre volonté de vivre, celle du peuple belge et de tous ceux qui sont confrontés à cette pourriture, ne doit pas faiblir. Nous devons rester optimistes.» Et en conclusion, le quotidien répète: «Faire face, debout. Car sombrer dans le désespoir, la haine, la violence, à l’égard de quiconque, ce serait, précisément, donner raison à ces fanatiques.»

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«Bruxelles terrorisée», «L’union dans le deuil», «Tenir bon»: «La presse se pare de noir» titre quant à elle la RTBF, qui a écumé les éditoriaux – tout comme le site Eurotopics.netFrance Télévisions et la radio France Culture. Elle y a vu «un message commun»: «Très globalement, ils peuvent être résumés à une affirmation très forte: ne pas céder. Ne pas fléchir. Ne rien lâcher. Finalement, tenir bon. […] C’est la même idée qu’on retrouve à travers les éditos francophones: sombrer, ce serait donner raison à la terreur. De Morgen y ajoute une nuance: plus de répression, d’accord; plus de protection, d’accord; mais tout cela ne marchera jamais si l’on n’y ajoute pas plus de prévention. Côté flamand, encore, une chose aussi est soulignée: notre pays a été touché par le terrorisme international, mais les terroristes, eux, venaient de chez nous. Idée encore reprise dans un titre du Standaard: les terroristes sont venus en taxi…»

Le Financial Times insiste, lui, sur l’attaque portée aux «valeurs européennes». Celles de la capitale de l’UE, «qui doit s’attendre à un long et horrible conflit». «L’Etat islamique touche l’Europe en son cœur»: c’est aussi le titre du Volkskrant et du New York Times. Même L’Equipe titre: «L’alerte est maximale pour l’Euro 2016.» Alors, pour le quotidien de la City, il faut démanteler tous les réseaux de djihadistes en Europe, collaborer entre les divers services secrets étatiques et «ne pas céder aux sirènes» des populistes comme Marine Le Pen en France ou Donald Trump aux Etats-Unis, qui prônent «une répression simpliste» face à tous ces immigrés qui ne savent pas s’intégrer.

Contre les «musulmans»

D’ailleurs, «les deux républicains en tête de la course à la Maison-Blanche ont rivalisé de propositions ciblant les musulmans après ces attentats, rapporte l’Agence France-Presse. «Nous devons autoriser les forces de l’ordre à patrouiller et à sécuriser les quartiers musulmans avant qu’ils ne se radicalisent», a lancé le sénateur ultra-conservateur texan Ted Cruz. «C’est la première fois qu’il cible les musulmans, et pas seulement les musulmans radicalisés.» Il avait promis un «tapis de bombes» aux djihadistes après l’attentat de San Bernardino et il s’était aussi montré «compréhensif» quand Donald Trump avait «proposé d’interdire temporairement l’entrée des musulmans aux Etats-Unis de peur qu’un extrémiste ne se cache parmi eux».

«L’instabilité politique, une mauvaise intégration, de la complaisance»: c’est précisément ce que reproche le Guardian à la Belgique. Tout comme un blog du Spectator britannique, qui juge que «la vérité qui fâche c’est que les problèmes de la Belgique, comme ceux de son voisin français, sont essentiellement des problèmes intérieurs. Comme les raids à Molenbeek l’ont démontré, il y a des quartiers où la police et les services de sécurité n’osent plus mettre les pieds. […] Il y a des quartiers où certains habitants sont prêts à donner un abri aux terroristes connus. […] Depuis des années, les autorités belges ont été considérées comme le maillon faible dans les défenses de l’Europe. Les Belges ont cru […] que s’ils laissaient proliférer l’islamisme sur leur sol, les terroristes épargneraient le pays qui leur a donné refuge. Cette illusion se trouve maintenant reléguée au rebut des idées.»

«L’anti-fanatique attaquée par les fanatiques»

Libération, lui, au contraire, est chagriné par ce «Bruxelles qui fait tant d’efforts pour faire cohabiter tant de différences, Bruxelles […] l’anti-fanatique attaquée par les fanatiques, mais qui résistera, debout.» Le geste de l’Etat islamique «est limpide: plutôt que les principes de droit, ils veulent une théocratie régressive, le califat fondé sur un islam défiguré. Ils agressent donc le califat des droits de l’homme: l’Europe politique». Alors, «c’est l’heure du sursaut» de «la coopération, l’union, la solidarité entre Etats démocratiques. […] Le fracas des ceintures explosives fait résonner un hymne à la haine. Le nôtre, avec Beethoven, c’est l’hymne à la joie.»

Le Figaro estime quant à lui que «la France ne doit plus être seule ou presque à guerroyer de l’Irak au Sahel: le maigre soutien qu’elle a reçu de ses pairs était une honte, il devient une faute.» «La guerre touche l’Europe mais aussi le monde», rappelle Le Parisien- Aujourd’hui en France, qui montre sur une carte le bilan des attentats djihadistes depuis janvier 2015 qui – du Mali au Liban, de la Turquie au Burkina Faso, au Danemark ou encore en Tunisie – ont fait plus de 900 morts.

«Attaque majuscule, réaction minuscule»

Courrier internatioal couvre aussi très largement l’événement, en rendant compte des réactions de la presse internationale. «Quand les terroristes attaquent l’Europe en majuscules, l’Europe réagit en minuscules», déplore par exemple El País. «Les gouvernements privilégient leur souveraineté nationale face au terrorisme au détriment d’une réaction commune, ce qui est une profonde erreur. Face au danger qui les menace, les Européens doivent s’unir et non se disperser: l’Europe est une entité abstraite pour laquelle personne n’est prêt à mourir, mais ils sont nombreux à vouloir tuer des Européens et nous devrions donc leur montrer la force de notre projet commun.»

L’Europe devrait-elle donc «désormais se résoudre à vivre dans ce nouveau monde dominé par la terreur»? L’éditorialiste russe de Kommersant voit plusieurs messages dans ce qu’adresse «l’underground terroriste islamiste» à la communauté internationale: «Vous n’êtes pas en état de nous vaincre et de nous décapiter. […] Ces attentats ont été organisés à Bruxelles dans le but, justement, d’en faire la démonstration. […] Une cellule a été détruite – c’était loin d’être la seule. D’autres sont actives. Et il y aura de nouvelles attaques.»

«Vous avez peur de la mort, nous pas»

Les terroristes veulent aussi «montrer aux Européens que la guerre du djihad est plus forte, que ce sont les djihadistes qui devancent toujours au moins d’un coup les services de renseignement. […] Cela signifie que […] vous pouvez être tués à tout moment, dans un aéroport, dans une gare, un café, un théâtre, un stade de foot. […] C’est de toute façon nous qui vaincrons. Parce que vous avez peur de la mort, et nous pas.» Enfin, «les succès des forces internationales obtenus ces derniers mois dans la lutte contre Daech en Syrie et en Irak n’ont aucun impact sur l’attractivité des idées du djihad mondial.» Cependant, «capituler est la dernière chose que nous pouvons faire. […] L’ennemi est puissant, cruel et cynique. Mais cette guerre, il la perdra quand même.»

En résumé: il faut encore y croire.