Comment Ibrahim El Bakraoui, expulsé en juillet 2015 par la Turquie vers les Pays-bas, a-il pu se retrouver libre en Belgique, son pays d'origine où il avait été condamné en 2010 à dix ans de prison? Pourquoi les deux frères Bakraoui n'ont ils pas fait, plus tôt, l'objet d'un avis de recherche alors qu'ils étaient à l'origine de la filature vidéo d'un haut responsable du nucléaire civil en Belgique, découverte en décembre dernier par la police?

Deux jours après la tragédie des attentats commis mardi à l'aéroport et dans le métro de Bruxelles, un climat de crise commence à s'imposer au plus haut niveau de l'Etat fédéral belge. Le premier ministre Charles Michel, qui a promis de faire «toute la lumière» a éconduit ce jeudi les ministres de la justice et de l'intérieur, Koen Geens et Jan Jambon qui, tous deux, ont proposé de quitter le gouvernement. Preuve que les révélations de l’enquête ont, en 48 heures, réveillé les démons des dysfonctionnements de l' administration belge en matière d'antiterrorisme.

Les cas Ibrahim et Khalid El Bakraoui

Les deux révélations les plus problématiques pour l'actuel gouvernement – une alliance de droite, y compris le parti populiste flamand NVA – en place depuis octobre 2014, concernent l'itinéraire d'Ibrahim et Khalid El Bakraoui. Ces deux caïds arrétés respectivement en 2010 et 2011, condamnés à neuf et cinq ans de prison, et tous deux libérés sous condition avant la fin de leur peine. Expulsé par la Turquie durant l'été 2015 après son arrestation à Gaziantep, en route vers la Syrie, le premier aurait du être, à son retour sur le sol belge – via les Pays-Bas d'où il était parti pour brouiller les pistes –  interrogé, fiché et retenu. Or rien ne s'est passé.

Fiché pour «terrorisme» par Interpol, le second aurait dû faire partie de la première liste des personnes recherchées après les attentats du 13 novembre à Paris, car il avait loué à son nom l'une des planques utilisées par les commandos. Là encore, rien.

Des responsables nucléaires pistés

Plus grave: les menaces semble-t-il avérées contre les sites nucléaires civils belges, auxquels les deux frères envisageaient de s'attaquer après avoir pisté un haut-responsable de leur sécurité jusque dans sa commune de résidence en Flandre. Fait troublant: la planque perquisitionnée par les enquêteurs à Forest le 15 mars se trouve à moins d'un kilomètre de la centrale électrique de Drogenbos, qui approvisionne la capitale. La cheminée de la centrale pouvait aisément être aperçue des fenêtres de l'appartement sans eau ni électricité où les deux frères, mais aussi le djihadiste algérien Mohamed Belkaïd (tué par les forces de l'ordre) et peut être Salah Abdeslam, avaient trouvé refuge.

Les enquêteurs, qui ont récupéré mercredi à Schaerbeek un ordinateur laissé derrière lui par Ibrahim El Bakraoui, ont sans doute récupéré bien d'autres informations que celles rendues publiques sur le «testament» de ce dernier: quelques lignes où il se disait traqué, isolé et terrifié à l'idée de se retrouver bientôt en prison. Plusieurs sources affirment déjà que ce commando «belge» avait prévu de commettre les attentats le lundi de Pâques, avant de se précipiter suite à la capture de Salah Abdeslam. La tuerie aurait pu faire beaucoup plus que les 31 morts malheureusement recensés, si la troisième bombe que les assassins ont dû laisser derrière eux – faute de place dans le taxi commandé pour l'aéroport – avait pu être activée.

Depuis des mois, et malgré la mise en place d'une équipe d’enquêteurs franco-belge mixte pour pister les complices bruxellois d'Abdelhamid Abaaoud et Salah Abdeslam, la police et les magistrats belges sont soupçonnés de ne pas être à la hauteur par les experts internationaux de l'antiterrorisme. Outre l'absence d'un parquet antiterroriste dédié, la Belgique paie le prix de l'imbrication étroite, dans des communes telles que Molenbeek, Scharbeek ou Anderlecht, des réseaux criminels spécialisés dans la fabrication de faux papiers et dans les trafics d'armes, avec la nébuleuse islamiste radicale.

Un pays pris de court?

En alerte terroriste niveau 4 depuis les attentats, le pays semble ainsi avoir été pris de court par le basculement rapide dans l'islamisme armé , entre 2013 et 2014, de ces voyous jusque-là seulement considérés comme des gangsters.

Une autre interrogation concerne Salah Abdeslam, l'unique rescapé des commandos du 13 novembre à Paris. Arrêté vendredi à Molenbeek après quatre mois de traque, ce dernier demande désormais, selon son avocat, a être d'urgence extradé vers la France, qui a émis à son encontre un mandat d’arrêt européen. Pourquoi? Qu'a-t-il déjà dit aux enquêteurs belges qui l'interrogent sans relâche, et le présenteront devant un magistrat le 7 avril? Le douloureux examen de conscience des autorités du plat pays commence, alors que l'identité de toutes les victimes du carnage de mardi n'est pas encore connue.


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