Attentats

Attentats de Paris: «Les psychotraumatisés ont un regard très particulier»

A Paris, l’urgence maintenant est au soutien psychologique. Psychiatres et psychologues sont sur le qui-vive

Il ne peut pas répondre, il y a 180 personnes dont il doit s’occuper, la presse veut le suivre avec une caméra embarquée. «Rappelez à minuit, là je serai libre, peut-être». Il raccroche.

Jean-Pierre Vouche est psychologue rattaché à la Direction municipale de la santé et de la prévention Ville de Gennevilliers. Vendredi, il a été envoyé par la direction municipale de la santé et de la prévention avec une équipe d’intervention rapide auprès des victimes des attaques au Bataclan. Depuis, il dort peu, par tranches de quelques minutes, parfois 3 heures.

Il a rappelé dix minutes plus tard. Il avait un instant, cinq minutes pour parler. Il dit qu’il a perdu trois kilos, il parle d’une apnée de 65 heures. Il ne boit qu’un café par jour, mais beaucoup d’eau, trois litres au moins, comme s’il faisait un marathon.

Voici trois jours qu’il partage son temps entre son cabinet où il infiltre des victimes dans ses consultations, une cellule d’accueil et les appartements privés des familles. Ses patients, il les appelle par leur prénom. Chloé qui a reçu une balle dans le ventre, la famille de Grégory qui vient à son cabinet, ou Khaled qui a perdu ses deux sœurs. «J’ai passé la nuit avec lui. On a parlé de 2h à 5h du matin. Il est effondré et il présente tous les symptômes d’une réaction traumatique. Je le vois tous les jours dans l’appartement de son patron.»

Il y a ces bougies, ces gens, ces banderoles qui affichent des volontés de combat, de ne pas baisser les bras. Et il y a toute cette solidarité. Cela leur a fait du bien

Il répète que l’urgence est là, maintenant. Il faut absolument les suivre psychologiquement. Il tient à suivre les victimes. A voir leurs parents, comme cette mère qui avait deux fils et n’en a plus aujourd’hui. «Son premier fils est mort il y a quelques mois, le second dans la nuit de vendredi.» Il a accompagné des patients sur les lieux. «Initialement, je le déconseille, mais s’ils le souhaitent je viens avec eux. Il y a ces bougies, ces gens, ces banderoles qui affichent des volontés de combat, de ne pas baisser les bras. Et il y a toute cette solidarité. Cela leur a fait du bien.» Il cite la femme qu’il accompagnait: «On a perdu un fils, on en a gagné des milliers ici.»

Rancœur contre les médias

Mais cet engouement ne présente pas que du bon. Il pointe la presse du doigt et propose par exemple aux victimes de ne pas regarder les informations en continu. «D’ailleurs certaines personnes m’ont dit qu’elles se sentaient survictimisées par les médias. Il y en a qui ressentent une grande haine à leur encontre, à cette façon de recycler leur douleur.»

Sa méthode, c’est de scruter le regard du patient. «C’est par là qu’on voit tout. Les psychotraumatisés ont un regard très particulier. Ils ont des façons, des mimiques qui ne laissent aucun doute.» Il leur parle, prend le temps. Et leur explique quelles épreuves ils vont traverser et quels symptômes ils vont rencontrer. «Je leur dis ce qu’il faut faire et ne pas faire. Ne pas s’isoler, ne pas boire une bouteille de whisky et se remplir de médicaments de leur propre chef. Je leur suggère de voir des gens et je leur facilite aussi l’accès à certains médecins ou psys.»

Les psychotraumatisés ont un regard très particulier. Ils ont des façons, des mimiques qui ne laissent aucun doute.

Jean-Pierre Vouche travaille à la tête d’une petite équipe. Il a présenté expressément une demande de démultiplier son effectif et de créer une cellule d’urgence avec plus de moyens, de matériel, avec des voitures et des gyrophares. Il a obtenu tout cela. Le 3 décembre, ils seront 60. «C’est une aide qui s’inscrit dans le long terme. Là on parle officiellement de 900 victimes psychologiques. En réalité, c’est un chiffre qu’il faut multiplier par trois. En moyenne, en comptant les membres des familles, il y aura 1200 victimes. Au moins», prédit-il.

Le psychologue a travaillé à Gaza et en Afghanistan. Ces expériences de guerre passées, il les compare à celle vécue ce week-end, boulevard Voltaire. «La guerre? Ce sont les gens de l’extérieur qui en parlent. Les victimes, elles n’y pensent pas.» Ressentent-elles de la colère? «Pas encore. Ça, ce sera la semaine prochaine.»

Vocabulaire martial

Pourtant dans les kiosques, les journaux affichent des unes martiales. A la télévision, le premier ministre et le président ponctuent leur discours par le mot «guerre».

Mais les victimes, elles, sont-elles considérées comme des victimes de guerre? Direction le Ministère des affaires étrangères. Au téléphone, le chargé de communication décrit la cellule d’aide psychologique mise en place par les différents ministères à l’école militaire où deux psychiatres et trois psychologues du Ministère de la défense ont été envoyés en renfort aux collègues du Ministère de la santé, de celui de la justice, de l’armée et des hôpitaux. «Mais à l’heure actuelle, aucun statut particulier n’a été défini pour les victimes. Selon les discours du président et du premier ministre, il y aura sans doute une évolution législative en la matière.» Et si les victimes veulent déposer plainte? «Ils doivent sans doute appeler le parquet antiterroriste du tribunal de Paris. Sinon, il y a le Secrétariat d’Etat aux anciens combattants.»

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