Sri Lanka

Avec les attentats au Sri Lanka, l'Etat islamique porte le combat en Asie

Deux jours après les pires attaques contre des chrétiens depuis des décennies, l’organisation terroriste, en déroute au Moyen-Orient, a revendiqué ces attentats. Sur fond de crise politique, le gouvernement srilankais n’a pas tenu compte des mises en garde de son propre renseignement

Le bilan des attaques suicides contre des églises et hôtels de luxe au Sri Lanka à Pâques s'est encore alourdi, passant à 359 morts, a annoncé la police mercredi. Un précédent bilan faisait état de plus de 320 morts, mais plusieurs personnes ont succombé à leurs blessures.

Il n’aura pas fallu longtemps à l’Etat islamique (EI) pour rappeler sa force de frappe. A peine quelques semaines après la chute de son califat au Moyen-Orient, l’organisation terroriste a revendiqué mardi les attaques sanglantes qui ont touché le Sri Lanka. Trois hôtels de luxe et trois églises ont été visés lors de la messe de Pâques de dimanche. Le dernier bilan fait état de 359 personnes tuées et plus de 500 blessées. Selon la Global Terrorism Database, une base de données créée par l’Université du Maryland, ces attaques sont les plus meurtrières commises contre les chrétiens dans le monde depuis 1970.

Le communiqué de l’EI, diffusé par la voie de son organe de presse officiel Amaq, affirme que «les auteurs des attaques ayant visé des ressortissants des pays de la Coalition [qui sont venus à bout du califat de l’EI, ndlr] et les chrétiens au Sri Lanka avant-hier sont des combattants de l’EI». Comme preuve, le groupe terroriste a publié la vidéo d’allégeance des djihadistes du Sri Lanka à Abou Bakr al-Baghdadi, le calife de l’EI.

Communiqué détaillé

Cette revendication est-elle crédible? Le communiqué détaille le mode opératoire des terroristes. Journaliste spécialiste des réseaux djihadistes, Wassim Nasr commente sur Twitter: «Le communiqué donne les noms de guerre et les lieux d’attaque attribués à chacun des sept kamikazes.» Il est très précis: «Abou Mohamad avait une ceinture explosive et non une veste comme tous les autres. «Cela démontre la connaissance du détail de l’équipement en amont des attaques», écrit le journaliste.

Pour Alan Keenan, directeur de projet pour l’ONG International Crisis Group et spécialiste du Sri Lanka, «les terroristes ont sans doute fonctionné sur un modèle d’attaques proposées. Cela veut dire qu’une équipe de kamikazes construit un plan d’attaque qu’elle soumet ensuite à la hiérarchie de l’EI. Si le plan est accepté, l’attaque est mise à exécution.»

Pourtant, les autorités sri-lankaises accusent le mouvement islamiste National Thowheeth Jama’ath (NTJ). Cet obscur groupuscule local n’a pas revendiqué les attaques. Mais certains de ses membres ont dégradé des statues bouddhistes et chrétiennes en décembre dernier. Une première pour ce groupe qui visait jusqu’alors exclusivement les bouddhistes, délaissant les chrétiens. Dans ce pays à majorité bouddhiste, les musulmans représentent 9,7% de la population, contre 12,6% pour les hindous et 7,4% pour les chrétiens.

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«Des mois de préparation»

Wassim Nasr estime qu’un nombre aussi important d’attaques – six perpétrées par sept kamikazes – «ne s’improvise pas». Il faut «des mois de préparation». L’analyse de Remy Mahzam, chercheur à la S. Rajaratnam School of International Studies à Singapour et spécialiste des mouvements djihadistes en Asie, va dans le même sens: «Les attaques de dimanche ont été perpétrées par un groupe mené par des commandants expérimentés. Clairement, il a dû y avoir un soutien significatif, qu’il soit logistique ou financier. La complexité et la coordination nécessaires à ces mesures suggèrent l’implication d’un réseau terroriste international.»

«Certains analystes ont trouvé des liens entre des membres du NTJ et des djihadistes de Daech ou des ressortissants sri-lankais ayant voyagé en Syrie et en Irak. Il faut aussi noter que l’EI a attendu deux jours avant de revendiquer ces attaques», explique Remy Mahzam.

Alan Keenan rejoint les deux analystes, mais nuance: «Je ne pense pas que le NTJ est capable d’organiser seul une attaque de cette ampleur. Mais l’EI est une organisation sous pression. Elle a perdu de la notoriété et de la crédibilité ces derniers temps. L’ampleur de ces attaques peut leur permettre de garder des partisans, voire leur en apporter.»

Terreau propice au Sri Lanka

L’enquête suit son cours. Les forces de l’ordre ont à ce jour arrêté plus de 58 suspects. «Les premiers éléments montrent que les kamikazes pourraient avoir agi en représailles au récent massacre des mosquées de Christchurch en Nouvelle-Zélande», a affirmé mardi Ruwan Wijewardene, le vice-ministre sri-lankais de la Défense.

La disparition du dernier lambeau du califat avec la reprise de Baghouz n’a pas annihilé les terroristes. Le siège de Marawi, aux Philippines, qui avait opposé les djihadistes de l’Etat islamique aux forces de l’ordre pendant cinq mois en 2017, «était déjà une claire indication de l’influence de Daech en Asie», rappelle Remy Mahzam. Pour lui, «les groupes islamistes radicaux grandissent lentement mais sûrement en influence dans l’est du Sri Lanka. Les organisations religieuses connues pour prêcher des interprétations rigoureuses de l’islam gagnent en popularité», témoigne-t-il.

Alan Keenan fait la même observation: «Depuis quelques années, la pratique de l’islam devient plus rigide. Les vêtements, l’alimentation changent. Il y a plus de suspicion, de peur de la part des autres communautés. Mais attention! Il ne faut pas mélanger pratique religieuse rigide et radicalisation qui mène à la violence.»


Les autorités ont ignoré les avertissements

Les attentats au Sri Lanka auraient-­ils pu être évités? Sur fond de rivalités politiques entre le président et le premier ministre sri-­lankais, la polémique s’est emparée du pays après la publication d’une note des services de renseignement datée du 11 avril avertissant qu’un mouvement islamiste projetait des «attentats suicides contre d’importantes églises catholiques et l’ambassade d’Inde».

Cette note, qui a fuité dans la presse locale, détaille les noms des potentiels kamikazes, leurs adresses, et le nom du mouvement islamiste local auquel ils appartiennent, le National Thowheeth Jama’ath (NTJ), accusé par les autorités sri­-lankaises d’être à l’origine des attaques de dimanche.

Le quotidien indien The Hindu affirme en outre que l’agence indienne de lutte antiterroriste, la National Investigation Agency (NIA), avait averti les autorités sri­-lankaises des risques d’attentats dès la fin de l’année 2018 après avoir obtenu ces informations auprès d’un sympathisant de l’organisation Etat islamique originaire de l’Etat indien du Tamil Nadu.

«Sécurité du pays compromise»

Selon le porte-­parole du gouvernement, le premier ministre Ranil Wickremesinghe n’était pas au courant de ces informations. Il n’est plus invité aux réunions du conseil de sécurité depuis la crise qui a éclaté en 2018 avec le président sri­-lankais, Maithripala Sirisena. Après avoir été limogé par Maithripala Sirisena en octobre 2018, Ranil Wickremesinghe avait été réinvesti à son poste de premier ministre quelques semaines plus tard grâce à une décision de la Cour suprême.

Les deux hommes entretiennent depuis des relations difficiles. Lorsque Ranil Wickremesinghe a voulu organiser une réunion du conseil de sécurité quelques heures après les attaques de dimanche, en l’absence du président en déplacement à l’étranger, aucun membre ne s’est présenté, selon les informations de l’agence Reuters. «La volonté d’affaiblir un rival politique a compromis la sécurité du pays», déplore le quotidien sri­-lankais Daily Mirror dans son édition du 23 avril.

Approche des élections

«Nous avons honte de ce qui s’est passé», a déclaré lundi Rau Hakeem, le ministre sri­-lankais de la Planification urbaine. Si les noms des personnes impliquées étaient connus, pourquoi n’ont-­elles pas été arrêtées ou davantage surveillées en amont? Une commission d’enquête dirigée par un juge de la Cour suprême va être formée pour faire la lumière sur ces dysfonctionnements.

A l’approche des élections qui doivent se tenir d’ici à la fin de l’année, les attentats de dimanche ont pris une tournure politique. Ils pourraient profiter à l’ancien homme fort du pays, Mahinda Rajapakse. Ce dernier tire sa gloire de la défaite infligée aux Tigres tamouls en 2009 dans un bain de sang, alors qu’il était président, mettant fin à vingt-six ans d’un conflit armé qui a fait des dizaines de milliers de morts. Ce dernier a accusé le gouvernement de «négligence» et a affirmé qu’il avait prévenu depuis des mois les autorités des menaces qui pesaient sur le pays.

Les attentats de dimanche rappellent les pires heures de la guerre civile, quand les attaques­ suicides menées par le mouvement séparatiste LTTE des Tigres tamouls étaient fréquentes, et la présence policière et militaire hautement visible dans Colombo. Le pays n’avait jamais connu d’attentat aussi meurtrier, et les assauts de dimanche ravivent la mémoire d’une attaque ­suicide qui avait fait près de 100 morts au siège de la banque centrale à Colombo, en 1996.

La situation d’aujourd’hui est toutefois très différente. La guerre civile opposait la minorité tamoule à la majorité cinghalaise, accusée d’être favorisée par l’Etat. Or les chrétiens appartiennent aux deux communautés. Mi­-avril, des messes avaient été célébrées sous protection policière dans le centre du pays, après que des églises eurent été la cible de jets de pierre par des militants soupçonnés d’appartenir à des groupes extrémistes bouddhistes. Quant aux musulmans, ils ont été la cible d’attaques à la fois des séparatistes tamouls du LTTE et des Cinghalais bouddhistes. Julien Bouissou, Colombo/Le Monde

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