Interview

Attentats au Sri Lanka: «Je n’aurais jamais pu imaginer cela»

Militant des droits de l'homme catholique, Ruki Fernando s'alarme d'une hausse de l'hostilité contre la communauté chrétienne au cours des dernières années

Au Sri Lanka, une série d'attentats coordonnés a ciblé des hôtels et des églises, en pleine célébration de la messe de Pâques. Plus de 200 personnes ont été tuées dans les explosions, selon un bilan provisoire. C’est l’épisode le plus meurtrier depuis la fin de la guerre civile, dans cette île de 21 millions d’habitants dont la grande majorité est bouddhiste. Ruki Fernando, défenseur catholique des droits de l’homme, a répondu à nos questions par téléphone, depuis sa résidence à Colombo.  

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Le Temps: Que s’est-il passé ce dimanche au Sri Lanka?

Ruki Fernando: Il y a eu trois explosions dans la matinée dans 3 églises: une à Colombo, une à Negombo, dans le nord de la capitale, et une autre dans l’Est du pays, à Batticaloa. Trois hôtels ont également été visés. Dans l’après-midi, il y a encore deux autres explosions. Nos médias locaux évoquent près de 400 morts et plus de 500 blessés, des chiffres qui ne sont pas confirmés. La police a également déclaré avoir arrêté certains suspects. Le gouvernement a imposé un couvre-feu et a également bloqué les réseaux sociaux.

Quelles sont les réactions au sein de la population et en particulier de la minorité chrétienne ?

Nous sommes effrayés. C’est un choc énorme pour nous tous. Nous n’avions jamais expérimenté un tel niveau de violence depuis la fin de la guerre il y a dix ans. Après les nouvelles explosions survenues dans l’après-midi, les gens ont eu plus peur encore, avec le sentiment que la série pouvait se poursuivre. Ce qui s’est passé aujourd’hui est extrêmement difficile à comprendre. Jamais je n’aurais pu imaginer. Je n’ai pas d’explications.

La piste islamiste a été évoquée par la police

Dans l’immédiat, ces attentats n’ont pas été revendiqués et le gouvernement n’a pas désigné de coupables. Il y a la crainte que toute spéculation, en désignant une communauté en particulier, ne risque d’attiser les tensions religieuses et les violences. Il faut rester très prudent.

Quelques heures plus tôt, vous aviez publié  un article intitulé «Christians and religious freedom under fire» dans les pages du Sunday Observer. Vous dénonciez des attaques récentes perpétrées contre les églises à travers le pays

Il n’y a aucune preuve de corrélation entre ces évènements antérieurs et les attentats d’aujourd’hui. Mais, depuis quelques années, il y a une tendance alarmante à l'hostilité et la violence contre les églises chrétiennes. La liberté religieuse des chrétiens et leur droit à pratiquer leur religion librement ont été visés.

Que s'est-il passé?

Entre le 3 février et le 14 avril, le déroulement de messes a été perturbé durant 11 dimanches successifs, à différents endroits du pays. Jets de pierre, destruction de matériel, ou menaces... Cette année, on rapporte 35 incidents. Mais la police a été extrêmement réticente à enregistrer les plaintes, y compris quand les responsabilités étaient claires. Il est inacceptable que le gouvernement n’ait rien fait pour mettre un terme à ces attaques. Mais, je le répète : cela me parait très difficile d’imaginer un lien entre les violences antérieures et les attaques d’aujourd’hui.

Qui étaient les responsables des attaques perpétrées contre les églises au cours de ces derniers mois?

Certains ont été identifiés. Ils s’agissaient de moines bouddhistes ou de jeunes villageois. Il n’y a pas d’incidents impliquant des musulmans, à l’exception d’un seul cas.

La communauté musulmane a-t-elle été également ciblée par le passé ?

En effet. Il y a eu des incidents importants, notamment en 2018 et 2014, qui se sont manifestés par des violences, des mosquées ciblées ou des maisons incendiées.

Quelles ont été les relations entre les deux minorités religieuses, chrétienne et musulmane, par le passé ?

Ces relations ont toujours été très cordiales. Les tensions religieuses ont généralement été concentrées entre bouddhistes et musulmans, et entre bouddhistes et chrétiens.

Avez-vous observé ces dernières années la montée d’un extrémisme musulman au Sri Lanka ?

Des rapports officiels ont mentionné l’existence de groupes armés. Mais je n’ai jamais rencontré d’incidents liés à cela. Durant la guerre, dans le Nord-est, la guérilla des Tigres tamouls a commis des actes d’une extrême violence contre les musulmans. Il n’y a pas eu de réactions violentes de la part des musulmans.

Le poids de la guerre, qui s’est achevée il y a dix ans dans des atrocités de masse, pèse-t-il aujourd’hui sur les tensions religieuses au Sri Lanka ? Est-ce que les manquements du processus de réconciliation ont aggravé la situation ?

La guerre était liée à un conflit ethnique. Il est vrai que des atrocités religieuses ont aussi eu lieu: la rébellion des Tigres tamouls a attaqué des mosquées et principalement des temples bouddhistes. Inversement, les forces armées de Colombo ont tué beaucoup de gens qui se réfugiaient à l’intérieur même des églises. Mais l’enjeu de cette guerre se jouait sur des bases ethniques, et non religieuses. Ce qui s’est passé aujourd’hui est inédit.

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