Assis en tailleur sur sa chaise, avec sa cravate de travers et sa chemise blanche un peu trop grande pour lui, Rory Stewart fait un improbable gouverneur d'Irak. Pourtant, cet ancien diplomate britannique, aujourd'hui âgé de 33 ans, a codirigé la province reculée de Maysan, à la frontière iranienne, entre août 2003 et juin 2004. Il en tire aujourd'hui un livre*, témoignage passionnant de l'inadéquation de la coalition américano-britannique avec le terrain irakien.

Jeune idéaliste, il pose candidature à un emploi en Irak peu après l'invasion. «J'étais naïf, affirme-t-il aujourd'hui avec le recul. En Bosnie et en Afghanistan (ndlr: où il a travaillé pour le Foreign Office), les gens nous recevaient bien et nous remerciaient de ce qu'on faisait. J'imaginais que je recevrais le même accueil.»

Sur place, il trouve au contraire une population méfiante, dans une province qui a fortement souffert de la guerre Iran-Irak. Son ignorance du terrain est complète et comprendre la naissance de 49 partis politiques dans la seule province de Maysan, ainsi que les divisions entre les 14 clans tribaux et les groupes religieux relève très vite de la mission impossible. «Je voyais passer dans mon bureau des gens qui me disaient: «Je suis le fils d'untel, cousin d'untel, j'ai des milliers d'hommes prêts à me suivre. Donnez-moi de l'argent et des armes, et j'établirai la paix dans la région.» Bien sûr, pour l'essentiel, c'était du bluff, mais il était très difficile de savoir qui était qui et qui avait un véritable soutien. Sous Saddam Hussein, tout était très centralisé et aucune de ces personnes n'avait de pouvoir.» La situation était rendue encore plus obscure par la traduction aléatoire des interprètes, notamment quand «gouvernement théocratique» est traduit par «gouvernement légal», menant à des dialogues de sourds surréalistes...

Mais surtout, Rory Stewart souligne les incroyables erreurs réalisées par la coalition sur place. A l'exemple d'une manifestation qui s'est déroulée devant le palais du gouverneur irakien de Maysan, en janvier 2004: «Quatre cents hommes arrivent et scandent des slogans contre les Américains. Le gouverneur irakien nous dit: «Il faut envoyer vos troupes et les disperser.» Mais nous répondons qu'ils ont le droit de manifester, et mon collègue ajoute qu'il y a régulièrement des milliers de manifestants devant Westminster et que cela ne pose aucun problème.» Rapidement, l'affaire dégénère, la police tire sur la foule, faisant vingt blessés. Les forces britanniques sont obligées d'évacuer en urgence le gouverneur irakien, puis de laisser le palais à l'assaut des pilleurs. «Après ce jour-là, la confiance que le gouverneur irakien avait en nous a complètement disparu.»

Pour Rory Stewart, le problème essentiel vient de cette absence complète de crédit et de compréhension entre les Irakiens et la coalition militaire. «Bien sûr que nous avons fait des erreurs. Mais même sans cela, notre action était vouée à l'échec parce qu'il n'y a aucun leader irakien qui était prêt à croire suffisamment en un système démocratique pour y investir son autorité.»

Il en veut pour preuve l'exemple de cinq leaders élus au conseil de la province après les premières élections locales, qui ont été enlevés et torturés, avant d'être relâchés. «Ils viennent me voir et demandent une procédure judiciaire. Je vais voir la police, mais elle refuse de mener l'enquête. Je réunis alors les personnes les plus influentes de la région. Les deux principaux leaders tribaux sont là, et à eux deux, ils affirment représenter 95% de la population. Je leur dis qu'ils doivent être capables de prendre les choses en main et de régler l'affaire. Mais tous refusent. Personne n'était prêt à prendre le risque de mettre en jeu son pouvoir.»

La solution? Pour lui, les seules personnes capables de résoudre la guerre civile latente sont les Irakiens eux-mêmes: «Ils comprennent nettement mieux la situation que nous. A mon avis, plus vite nous partirons, mieux ce sera pour tout le monde.»

* Occupational Hazards. My Time Governing in Iraq, Editions Picador, 2006