«Aucune levée de l’embargo n’aura lieu avant la présidentielle 2016»

Le professeur William LeoGrande est l’auteur du livre Back Channel to Cuba, the Hidden History of Negotiations between Washington and Havana.

Le Temps: Comment réagissez-vous à l’annonce du rétablissement des relations diplomatiques entre Cuba et les Etats-Unis?

William LeoGrande: Les présidents américain et cubain Barack Obama et Raul Castro se sont engagés le 17 décembre dernier à travailler au rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays, rompues depuis janvier 1961. Ils ont réitéré leur engagement lors du Sommet des Amériques à Panama en avril. Mais c’est un fait. Les choses ont pris plus de temps que prévu. Les diplomates ont dû lever des obstacles qui, pour certains, étaient un peu inattendus. Cuba, par exemple, a insisté sur la nécessité de le retirer de la liste des Etats soutenant le terrorisme établie par Washington. Ce travail a contraint le Département d’Etat et l’administration démocrate à revoir la situation de Cuba. Puis une fois que Barack Obama a annoncé qu’il retirait La Havane de la liste, il a fallu attendre quarante-cinq jours pour s’assurer que le Congrès n’allait pas faire opposition.

– Les Américains avaient aussi leurs revendications…

– Oui, ils ont toujours insisté pour que leurs diplomates puissent se déplacer librement à Cuba et que les Cubains puissent avoir un libre accès à l’ambassade des Etats-Unis sans être harcelés par les autorités cubaines. Ils demandaient aussi de pouvoir apporter à Cuba tout le matériel dont ils ont besoin pour gérer comme il se doit une ambassade.

– Pourquoi Cuba faisait-il obstacle à une telle demande?

– Pour les Cubains, c’est une question sensible. Ils ont en mémoire la manière dont l’un des chefs de la Section des intérêts américains, James Cason, avait utilisé sa fonction et ses déplacements sur l’île pour apporter de l’aide aux dissidents. Il importe de préciser que ce ne sont pas les Cubains qui ont les premiers limité la liberté de mouvement des diplomates. C’est l’administration de George W. Bush qui, en 2003, a fortement restreint les déplacements des diplomates cubains à Washington.

– La nouvelle donne va-t-elle changer les mentalités à Washington et pousser le Congrès à lever l’embargo contre Cuba?

– Non. Le problème, ce n’est pas Cuba, c’est l’élection présidentielle de 2016. Les républicains ont un narratif qu’ils ne vont pas changer. Pour eux, Barack Obama est faible quand il est question de politique étrangère. Ils ne vont jamais laisser l’impression qu’ils considèrent la politique cubaine de Barack Obama comme un succès. Une fois le scrutin présidentiel 2016 passé, les choses peuvent changer.

– Qu’en est-il de l’interdiction de voyager: les Américains vont-ils pouvoir se rendre à Cuba en touristes?

– Les choses ne vont pas changer tout de suite. L’interdiction figure dans la loi. La Chambre des représentants vient de voter sur le sujet et la levée de l’interdiction a été sèchement refusée.

– Le mérite du rétablissement des relations diplomatiques revient-il à Barack Obama?

– Oui, clairement. Le président Obama a montré qu’il avait la volonté politique de le faire malgré une très vive opposition d’une partie du Congrès. Plusieurs présidents ont tenté de normaliser les relations entre les deux pays, notamment John Kennedy et Gerald Ford. Jimmy Carter a aussi espéré une telle percée diplomatique. Pour Barack Obama, c’est un succès considérable. Il a jugé nécessaire de dialoguer avec Cuba sans chercher à changer le régime castriste.

– Et à Cuba, quelles seront les conséquences de cet acte?

– Il sera beaucoup plus difficile d’accuser les Etats-Unis d’être à l’origine des problèmes économiques de Cuba. Pour le gouvernement cubain, ce sera un défi politique manifeste. Car l’embargo a eu l’effet contraire à celui que les Américains cherchaient à produire. Il a incité les Cubains à soutenir leur gouvernement, lequel avait une excuse pour réprimer ses supposés ennemis.