«Actes frauduleux et autres infractions militaires». Au détour de formulations obscures, le ministère sri lankais de la Défense a confirmé lundi soir tard, sur son site Internet, l’arrestation par la police militaire de Sarath Fonseka, le principal opposant au président Mahinda Rajapakse réélu lors de la présidentielle du 26 janvier dernier. D’après les déclarations de responsables militaires anonymes cités par les médias, le candidat défait, interpellé sans ménagement dans ses bureaux de la capitale Colombo, sera traduit en cour martiale.

Alliés par le passé, les deux hommes sont à couteaux tirés depuis l’automne dernier. Général, Sarath Fonseka, 59 ans, commandait l’armée du Sri Lanka depuis 2005. Il en était donc le chef, au moment de l’offensive finale contre les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) au printemps 2009 et a été à ce titre un artisan clé de l’anéantissement de la rébellion.

Irrité d’en voire le crédit lui échapper au profit exclusif du président Rajapakse, il a démissionné de l’armé en novembre dernier pour se lancer dans la course à la présidentielle. Chef de file d’une coalition de partis d’opposition allant du JVP nationaliste de gauche aux conservateurs de l’UNP, il n’a eu de cesse, durant la campagne, de vilipender la corruption des autorités. Comme il n’a eu de cesse, depuis l’élection de janvier de dénoncer les fraudes qui auraient entaché le scrutin, remporté haut la main par le président sortant (avec 57,9% des suffrages contre 40,1% pour Fonseka).

L’interpellation de l’ancien candidat est susceptible de faire sourciller les capitales occidentales, en tant que nouvelle illustration de la piètre considération de Colombo pour les principes démocratiques. Pour l’heure, les réactions sont restées mesurées: lundi soir, Washington a exprimé son «inquiétude»; mardi, le Norvégien Erik Solheim, un ancien médiateur du conflit dans l’île de l’océan indien, se déclarait à son tour «très inquiet». Mais l’arrestation n’a vraisemblablement guère surpris les Sri-lankais, estime Eleanor Pavey, spécialiste à Genève du Sri Lanka: «Tous les observateurs s’y attendaient, même si certains ont pu penser que le président Mahinda Rajapakse n’oserait pas aller jusque-là. Mais sa réélection lui confère une certaine immunité.»

«Cette arrestation est très inquiétante, estime de son côté Alan Keenan, de l’International Crisis Group. D’abord parce que l’interpellation d’un opposant aussi important que Fonseka est sans précédent dans l’histoire politique du pays. Ensuite parce qu’il est détenu dans un lieu inconnu de sa famille et pour des motifs qui ne sont pas clairs. Enfin, parce qu’il s’agit d’une procédure militaire qui offrira moins de transparence que le système judiciaire normal, qui a déjà pas mal de problèmes.»

Pour Eleanor Pavey, «Mahinda Rajapakse a voulu réduire au maximum toute opposition. Sarath Fonseka commençait à la réanimer, même si elle reste loin d’être fonctionnelle.» «A quelques semaines des élections pour le renouvellement du parlement, dont le président vise une majorité des deux tiers, le message d’intimidation envoyé à l’opposition est clair», corrobore Alan Keenan. Mardi, Mahinda Rajapkse a officiellement dissous le parlement, ouvrant la voie à des élections législatives anticipées. Mais selon ce chercheur, «il ne faut pas sous-estimer le rôle de la paranoïa au plus haut niveau de l’Etat. Bien que la majorité des observateurs l’estime improbable, il est possible que le président ait réellement cru que l’ex-général Fonseka avait un plan pour le renverser.» Il y a une semaine, une douzaine de hauts gradés de l’armé ont été limogés sur des suspicions de coup d’Etat. Des dizaines de collaborateurs de l’opposant auraient pour leur part déjà été arrêtées.

«Interpeller Fonseka, c’est aussi l’empêcher de dire quoi que ce soit de plus sur les éventuels crimes de guerre commis lors de l’offensive contre les Tigres l’an passé», ajoute Alan Keenan. Le gouvernement, et en particulier Gotabhaya Rajapaksa, le frère du président et ministre de la Défense, refuse obstinément d’ouvrir une enquête sur les circonstances dans lesquelles les principaux leaders Tigres ont été abattus dans les derniers jours de la guerre l’an passé. Peu avant son arrestation, Sarath Fonseka laissait entendre à la presse qu’il serait prêt à témoigner devant une commission d’enquête internationale.