Week-end test pour les Indignés américains. Les manifestants d’Occupy Washington restent mobilisés sur la place McPherson. Samedi, ils ont manifesté malgré les premières chutes de neige devant la Maison-Blanche et le Département du Trésor, à deux pas de leur campement. Au milieu de dizaines de tentes, des étudiants et des jeunes crient: «L’éducation est un droit.»

Matthew Johnson, 25 ans, a déjà en poche un bachelor de l’Université du Maryland depuis 2008. Il aimerait entreprendre un master en travail social. «Mais c’est impossible. C’est ironique, non? Je ne me vois pas m’endetter de 40 000 dollars supplémentaires. Mais je n’ai pas de travail non plus. J’ai pourtant fait tout juste. J’étais dans le top 1% de mon collège (high school). Malheureusement, l’éducation est devenue un business.»

Eddie Becker, qui filme des événements politiques et met ses vidéos sur YouTube, est catégorique: «Ce qui se passe ici part de la même frustration que celle qui anime le Tea Party. Le gouvernement ne fait pas son travail.» Eric, 50 ans, de Bowie, dans le Maryland, s’occupe de la bibliothèque du camp de McPherson Square. Charpentier, il a aidé à installer le camp des Indignés. Il y a quelque temps, il avait déjà fait du volontariat pour reconstruire La Nouvelle-Orléans après l’ouragan Katrina. Il n’a pas d’assurance maladie, il vivote d’un mandat à l’autre. Mais il ne compte pas sur l’Etat pour s’en sortir: «Je suppose que j’aurais droit aux bons de rationnement. Mais je n’en veux pas.» Il se bat néanmoins pour ­davantage de justice.

A New York, malgré la neige et le froid, les manifestants du Zuccotti Park sont résolus à poursuivre. A Denver, samedi, la police a procédé à de multiples interpellations.

Patrick Inglis a suivi le mouvement Occupy Wall Street depuis ses débuts. Doctorant en sociologie à la City University of New York, il analyse le mouvement OWS qui s’est depuis étendu à tout le pays.

Le Temps: Pourquoi ce mouvement ne se fait-il jour que maintenant?

Patrick Inglis: Les gens ont longtemps cru au discours vantant les mérites du rêve américain. Si tu travailles bien à l’école, puis à l’université, tu pourras obtenir un bon travail relativement bien rémunéré. Aujourd’hui, le rêve est brisé. Près de sept millions d’emplois ont été supprimés entre 2007 et 2008. Il sera difficile de les recréer. Les contestataires d’Occupy Wall Street ne voient pas de politiciens déterminés à résoudre le problème du chômage. De plus, alors qu’une majorité d’Américains est favorable à une couverture de santé universelle, ils s’étonnent de voir que le Congrès, inféodé aux lobbies de la santé, ne défend pas l’opinion de la majorité. Le système de démocratie représentative leur paraît marcher de travers. Jusqu’ici, les plus démunis et la classe moyenne se sont accrochés au rêve américain en se conformant aux règles du jeu. Mais maintenant, ils sont plutôt menacés par une mobilité sociale vers le bas. Ils ne sont plus prêts à se taire, surtout quand ils voient des patrons de multinationales occuper un poste pendant 11 mois, démissionner et toucher au passage un parachute doré de 13 millions de dollars.

 

– Dans un pays connu pour son individualisme, pourquoi, tout à coup, l’émergence d’un tel mouvement? – En 1959, le sociologue Charles Wright Mills parlait de l’imagination sociologique. Le phénomène se vérifie aujourd’hui. Pendant des années, il a été possible de séparer ses problèmes personnels de ceux de la société. Maintenant, quand chacun constate que son voisin est au chômage ou a les mêmes difficultés financières, il devient possible de lier ses propres problèmes à ceux de la société.

– Le mouvement, sans leader, sans message clair, a-t-il des chances d’aboutir à du concret? – J’ai assisté à des assemblées générales d’Occupy Wall Street. Le mouvement a d’énormes difficultés à trouver un consensus. Le défi sera de maintenir les gens mobilisés, qui plus est avec l’arrivée de l’hiver. Le mouvement n’est pas parvenu à se positionner sur des questions importantes: groupes de pression, complexe militaro-industriel, chômage, Irak ou Afghanistan. Les protestataires ont toutefois réussi une chose, symboliquement forte. Les républicains ont tous dû faire référence au mouvement. Le président Barack Obama également. Occupy Wall Street est l’expression la plus consultée sur le moteur de recherche du New York Times.

– Pourquoi le mouvement ne cherche-t-il pas à se structurer? – Je comprends la réticence des manifestants. Si le mouvement Occupy Wall Street est amorphe, c’est pour une bonne raison. Après les promesses non tenues des politiques et du président Obama, les gens ne veulent pas être trompés une nouvelle fois. Ils craignent de se lier à l’establishment. Ce type d’attitude est toutefois problématique. Il est difficile d’obtenir des changements systémiques sans un minimum de structure.

– La crise aux Etats-Unis ne date pas de 2011. Les Américains ont montré une grande résilience jusqu’ici…

– Les Américains ont toujours cru qu’ils allaient pouvoir profiter du capitalisme pour faire leur chemin dans la vie: avoir un emploi, une maison, des enfants et de bonnes écoles. Aujourd’hui, ils en voient les limites. Cela ne veut pas dire qu’ils sont anticapitalistes. Aux Etats-Unis, le mouvement des droits civiques et la lutte pour l’égalité des sexes ont produit des résultats parce qu’ils étaient ciblés sur la race et le sexe. Au niveau économique, il n’y a jamais eu de vrais mouvements, même si Martin Luther King parlait déjà à l’époque de justice économique. La raison: le rêve américain avait jusqu’ici toujours fonctionné. Désormais, c’est l’intellectuel noir Cornel West qui tente de raviver le discours du révérend.

– Les manifestants peuvent-ils apporter un changement, ne serait-ce que symbolique?

– Pendant trente ans, la droite a dominé le pays et a pu largement diffuser son message qui fait l’éloge d’une liberté négative: «Le gouvernement empiète sur ma liberté, qu’il me laisse tranquille.» Le mouvement a une opportunité de se réapproprier le langage de la liberté pour le rendre positif. Construire de bonnes routes, de bons hôpitaux, de meilleures écoles, ce n’est pas être communiste ou anti-patriote. C’est au contraire offrir davantage de choix, donc plus de liberté. Mais tant les démocrates que les républicains n’entendent pas cela. Ils sont trop inféodés aux lobbies.

– Beaucoup comparent OWS au Tea Party…

– Je pense que les deux mouvements sont très différents. Le Tea Party est composé avant tout de Blancs, de la classe moyenne, plutôt riches et plutôt âgés. De très riches mécènes le soutiennent. Le mouvement est très hiérarchisé. Avec Occupy Wall Street, c’est tout le contraire. Il n’y a pas de leader, pas de structure voire même pas de demandes spécifiques. Le Tea Party cherche à maintenir le statu quo, alors que OWS veut des changements.