Le Temps: Qui sont les électeurs de Silvio Berlusconi?

Piero Ignazi:L'analyse des élections de 2001 montre que Silvio Berlusconi a bâti son succès sur deux types d'électorat: d'un côté, les classes «marginales» de la société italienne, à savoir les retraités, les femmes au foyer, les chômeurs. De l'autre, les hauts revenus à travers les petits entrepreneurs, les commerçants, les professions libérales. Sa grande victoire a consisté à mettre ensemble ces deux franges de la société. Pour les uns, il incarnait la projection d'un futur plus prospère et pour les autres la défense de leurs intérêts. En revanche, il lui a manqué toute la classe moyenne et notamment les fonctionnaires. Aujourd'hui, le rêve s'est évanoui. Le climat économique s'est noirci alors qu'en 2001, il était positif et euphorique. Il y avait de grandes attentes pour faire un saut en avant.

- Berlusconi n'a-t-il pas aussi représenté un espoir de modernisation du pays?

- Sans aucun doute. Sur la base de sa réussite dans le secteur du bâtiment puis dans la télévision privée, il donnait une apparence de modernité. Il jouait l'initiative privée contre l'Etat, l'administration publique considérée comme coûteuse et inefficace. Le véritable élément de rupture sur la nécessité d'une modernisation du pays, sur la revalorisation de l'entreprise et de l'initiative privée provient néanmoins de la Ligue du Nord à partir de la fin des années 1980. Cette promesse de modernisation du pays a donc commencé avant l'arrivée de Berlusconi en politique mais, en tant qu'entrepreneur, il est ensuite apparu plus crédible.

- En 2001, Indro Montanelli, l'ancien directeur du «Giornale», le quotidien de la famille Berlusconi, avait lancé: «Cet homme est une maladie, qui se soigne uniquement avec un vaccin. Il faut une belle injection du Cavaliere pour en être immunisé.» L'Italie est-elle aujourd'hui vaccinée?

- Je n'en suis pas convaincu. Si la situation économique était bonne, Silvio Berlusconi aurait vraiment toutes ses chances d'être réélu. Car il est en symbiose avec les caractères profonds d'une grande partie de la société italienne, qui ne supporte par les règles et les lois, qui pense en termes individualistes et nourrit une profonde aversion pour tout ce qui est collectif. Pour beaucoup d'Italiens, les lois sont considérées comme une option, voire une gêne. Au cours des cinq années, il n'y a pas eu de véritable prise de conscience ou de réaction sur son conflit d'intérêts et ses ennuis judiciaires. S'il perd, c'est uniquement sur la faillite de son bilan économique.

- Les ressorts du berlusconisme n'ont donc pas disparu?

- Berlusconi n'a fait que répondre à des tendances de fond de la société que l'on peut définir d'anarcho-populistes. Il a interprété une attente d'une partie de l'électorat de faire sauter les règles. De ce point de vue, Berlusconi n'a pas été un réactionnaire mais un révolutionnaire. Mais les révolutionnaires ne sont pas tous positifs.