France

A Aulnay, les braises du silence et de la peur

Depuis une semaine, la cité des 3000 d’Aulnay sous Bois, au nord de Paris, est sous haute tension, après des accusations de bavure policière. Chaque nuit, le mur de l’incompréhension retombe entre habitants et policiers

Moussa Sissoko signale l’entrée des barres d’immeubles de la Rose des vents. En grand format, accroché sur la façade du centre commercial de ce faubourg surnommé la «cité des 3000», le portrait du footballeur noir de Tottenham, originaire du quartier, toise les fourgons de gendarmerie stationnés en contrebas. Il est près de minuit, sur la «dalle» de ce quartier populaire d’Aulnay-sous-Bois où un jeune homme de 22 ans, Théo, a été grièvement blessé le 2 février, lors de son interpellation par quatre policiers des «brigades spécialisées de terrain».

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Depuis, des grappes de jeunes caillassent presque chaque soir les commandos de gendarmes mobiles qui quadrillent, casqués et bottés, les rues proches de l’arrêt de bus Bougainville. Les vitres de celui-ci gisent à terre, en mille morceaux. L’appel «#Justice pour Théo» est tagué sur les bâtiments. Le silence et la peur cohabitent.

«Cette cité est une prison»

Quelques rues plus loin, dans l’obscurité trouée par les lampadaires, un périmètre sécurisé par des barrières ornées du logo «Grand Paris Express» signale le futur chantier de la ligne 16 du métro. En 2024, celle-ci reliera cette partie d’Aulnay au cœur de la capitale. Encore au moins sept ans à faire, pour rejoindre l’actuelle ligne de RER, au moins vingt minutes de bus. Flagrante ségrégation des transports en commun.

Rachid est assis face à la devanture fermée du Grand Café de Paris, l’unique bistrot, fermé le soir. La silhouette de la mosquée d’Aulnay se découpe au loin, de l’autre côté du grand parking désert sur lequel une voiture de police est stationnée, en alerte. Une carcasse brûlée gît à côté. Rachid tient dans une main son téléphone, branché sur la radio. Cinq jeunes de la cité et des communes voisines de Sevran et du Blanc Mesnil viennent d’être jugés en comparution immédiate pour avoir pris des policiers «en embuscade». Six mois de prison ferme: «Non seulement on n’a rien à faire ici le soir, lâche le jeune homme, capuche sur les oreilles, rejoint par deux copains d’une vingtaine d’années. Mais, en plus, ils nous surveillent sur leurs écrans comme ils le font pour les détenus. Cette cité est une prison.»

«On ne sait plus ni se parler, ni se côtoyer»

L’affaire Théo est devenue, en une semaine, une affaire d’Etat en France. Les quatre policiers ont été suspendus après le visionnage de ces mêmes caméras. L’un d’entre eux, âgé de 27 ans, a été mis en examen pour viol à la matraque. Les faits semblent accablants, corroborés par le maire d’Aulnay, lui-même ancien membre des forces de l’ordre. Le président François Hollande s’est déplacé mardi à l’hôpital pour saluer Théo, dont les deux sœurs ont rapidement appelé au calme. Le candidat Emmanuel Macron s’est fendu d’une tribune pour rappeler leurs «devoirs» aux policiers, alors que l’état d’urgence est toujours en vigueur dans l’Hexagone depuis les attentats de novembre 2015. Le spectre des émeutes des banlieues de 2005 a resurgi.

La cité des 3000 n’est pourtant qu’un abcès parmi tant d’autres. A Aulnay, dont la majorité du territoire est constitué de zones pavillonnaires, la Rose des vents se vit comme un ghetto. La population y est majoritairement immigrée. Les jeunes d’origine africaine ou maghrébine campent dans les rues désertes jusqu’à point d’heure. Les trottoirs proprets qui jouxtent le collège Victor Hugo, ou la salle de concert Le Cap, sont la vitrine présentable d’une réalité urbaine problématique. Le trafic de drogue pullule. A l’autre bout d’Aulnay, devant le commissariat où Théo s’est retrouvé menotté, puis tabassé, un policier s’énerve dans le froid piquant: «La cité est un monde replié sur soi. On a peur quand on y entre et eux ont peur de nous. Avec les jeunes, on ne sait plus ni se parler, ni se côtoyer.»

Cité vide le soir venu

Aulnay-sous-Bois ne frappe pas par sa misère. Les infrastructures sont en bon état. L’argent public a rénové les barres d’immeubles et les abords du centre hospitalier régional voisin. De nuit, cette partie-là de la grande couronne parisienne surprend surtout par le vide. Pas un café. Pas un Mac Do, pas une épicerie ouverte. Pas une fille seule. Un no man’s land où les banlieusards, en hiver, rasent les murs aux heures tardives. Juste le vent qui s’engouffre. Des grappes de jeunes accrochés à leurs voitures. Des cris de «chouffeurs» (les guetteurs des trafiquants de stupéfiants) qui déchirent le silence. Des monticules de pavés déterrés, prêts à l’emploi.

Jacques, 72 ans, promène son chien à côté de l’incinérateur de déchets. Dans son allée du Sagittaire, les pavillons pareils au sien sont calmes. Jacques aussi désigne les caméras de surveillance. «Elles dissuadent les policiers de venir jusqu’ici. Ils ne débarquent qu’en commandos.» La police de proximité a fait long feu. «Les flics viennent presque tous de la province. Ils ne comprennent pas ce qui se passe ici.» Crépitement de talkie-walkie. Les CRS qui bouclent le quartier s’agitent. Trois d’entre eux s’engouffrent dans la galerie commerçante aux rideaux de fer verrouillés. L’incendie d’Aulnay est aujourd’hui maîtrisé. Mais la présidentielle fait rougeoyer les braises.

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