Lorsqu’il a appris qu’Aung San Suu Kyi allait se rendre aux Pays-Bas pour défendre la Birmanie, Maung Maung Aye n’a pas hésité une seconde. Ce présentateur de télévision a acheté ses billets d’avion pour aller soutenir la dirigeante à La Haye, où les audiences commencent le 10 décembre devant la Cour internationale de justice. «Elle y va pour notre pays et parce que c’est une bonne dirigeante et que nous sommes de bons disciples, nous allons aller là-bas avec elle», explique le Birman, dont la page Facebook rend hommage à Aung San Suu Kyi. «Qu’importe ce qu’elle dise ou fasse, nous lui faisons confiance à 100%!»

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Si l’ancienne icône de la démocratie a été critiquée par la communauté internationale pour son silence sur les crimes dont ont été victimes les Rohingyas en 2017, elle jouit à l’intérieur du pays d’un large soutien. Les membres de cette minorité musulmane apatride, qui ont fui par centaines de milliers au Bangladesh la répression de l’armée birmane, sont considérés par la majorité de la population comme des immigrants illégaux. Depuis deux ans, le gouvernement birman nie régulièrement les accusations de génocide et de nettoyage ethnique contre les Rohingyas, et accuse la communauté internationale de prendre parti pour la minorité.


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Mais ce procès devant la plus haute instance judiciaire de l’ONU est pris très au sérieux par la Birmanie, partie à la Convention sur le génocide, qui a embauché pour l’aider dans sa défense d’importants experts internationaux. «Aung San Suu Kyi a compris que la gestion de la crise avait été très mauvaise, et qu’on ne pouvait plus continuer avec ces démentis à répétition», analyse le chercheur birman Khin Zaw Win, qui ajoute: «Elle a aussi compris ce qu’elle pouvait en tirer politiquement.» Car à quelques jours des premières audiences, les manifestations se sont multipliées dans plusieurs villes birmanes en faveur de la dirigeante, jusqu’ici très discrète sur la crise des Rohingyas. Dans un communiqué, le gouvernement a salué les rassemblements de soutien en faveur de la Prix Nobel de la paix, et souligné que l’affaire «concernait la nation et portait atteinte aux intérêts de l’ensemble de la population».

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La perspective des élections

Dans un pays où les conflits ethniques s’intensifient et où les nationalistes soutiennent l’armée, la décision d’Aung San Suu Kyi de mener la défense birmane pourrait lui permettre de réaffirmer son leadership. Avec en tête aussi pour cette fille d’un général perçu comme un héros de l’indépendance en Birmanie, la perspective des élections de 2020: «L’économie ralentit, de nouveaux partis politiques émergent et les minorités ethniques pourraient ne plus voter pour son parti, la Ligue nationale pour la démocratie», explique la diplomate néerlandaise Laetitia van den Assum, ancienne membre de la Commission Kofi Annan sur l’Etat de Rakhine, où ont eu lieu les violences de 2017. «Si elle est perçue comme un défenseur loyal et déterminé de la Birmanie, cela pourrait jouer en sa faveur.»

Parmi les minorités ethniques du pays, des voix saluent le procès à la Cour internationale de justice. «Je suis contente qu’elle aille devant ce tribunal, car elle doit répondre aux violences qui ont eu lieu en 2017», confie une jeune femme de l’ethnie arakanaise, groupe bouddhiste majoritaire dans l’Etat de Rakhine, théâtre de la crise des Rohingyas. «En y allant, elle montrera son vrai visage devant le monde entier», ajoute une activiste birmane qui dit attendre avec impatience les paroles de l’ancienne icône de la démocratie sur les crimes commis par l’armée birmane.

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Car si un gouvernement civil est arrivé au pouvoir après les élections de 2015, les militaires restent puissants en Birmanie. «Les militaires savent que, dans ce procès, ils dépendent entièrement d’Aung San Suu Kyi; elle pourrait mettre un prix sur cette coopération», observe l’analyste Khin Zaw Win. Surtout à un moment où le gouvernement négocie des amendements à la Constitution de 2008, qui confère d’importants pouvoirs à l’armée birmane.