Libérée, l’opposante birmane semble être pieds et poings liés, selon la presse internationale, aux yeux de laquelle il est bien trop tôt pour crier victoire.

Aung San Suu Kyi, libérée samedi après sept ans de résidence surveillée au cours d’une opération décrite minute par minute par le Guardian, a repris le travail lundi matin au siège de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND, officiellement dissoute par la junte). Dimanche, l’opposante birmane avait tenu son premier discours politique depuis 2003. La lauréate du Prix Nobel de la paix 1991 a appelé l’opposition à s’unir, indiquant à ses partisans qu’elle prendrait le temps d’écouter ses concitoyens avant de décider d’une stratégie. Car on sait depuis une quinzaine d’années au moins que sa marge de manœuvre face à la junte militaire au pouvoir est très étroite, comme l’écrivait déjà le Journal de Genève (lire ci-dessous) en 1995.

Alors, quel est son avenir politique? se demande le Bangkok Post dans son éditorial, qu’a lu et traduit Courrier international: «Si elle veut lancer un mouvement de contestation, il lui faut avant tout consolider l’opposition. Les civils étant désormais plus visibles dans le nouveau paysage politique du Myanmar, le contexte est idéal pour Mme Suu Kyi. Elle doit saisir cette chance afin de fédérer les nombreuses factions de l’opposition et les minorités ethniques. Une tâche éminemment difficile.» Car «en raison de sa longue assignation à résidence, [elle] n’a pas une grande expérience de l’opposition» et elle a surtout été «placée sur un piédestal pour devenir le symbole de la démocratie; son visage angélique a incarné la lutte contre la dictature. Mais «cet isolement l’a […] coupée des réalités politiques.»

«Son parti, poursuit le journal thaïlandais, manque singulièrement de militants capables de faire le lien entre les hauts dirigeants et l’électorat de base.» Ainsi, elle s’expose à un danger: se retrouver prisonnière «d’une concurrence subtile», cette fois, «au sein des forces de l’opposition qui risque de s’intensifier. Cette fragmentation de l’opposition renforcera le pouvoir du nouveau régime.» Pour le magazine en exil The Irrawaddy, ces personnalités pourraient même essayer de saboter son retour sur la scène politique […]. Le combat qui attend l’opposante est complexe: «comment se reconstruire et se réinventer dans le nouvel environnement politique birman?»

D’ailleurs, Libération titre: «La liberté et après?», estimant qu’Aung San Suu Kyi «va devoir réapprendre à connaître son pays» où, comme «femme symbole», selon les termes de La Repubblica, «fille du héros de l’indépendance, le général Aung San, [elle] est la bête noire de la junte militaire», rappelle Radio-Canada. Et il ne suffira sans doute pas que «la «Dame de Rangoun» appelle les généraux birmans au dialogue», comme l’écrit Le Devoir de Montréal. «Derrière cette joie ô combien légitime», commente L’Express, se dessinent «des rapports de force qui restent très tendus».

«Aung San Suu Kyi est un peu plus libre, mais la Birmanie est verrouillée», pense pour sa part Slate dans un texte où il lui apparaît que cette «icône de la liberté ne peut rien contre la junte. Sa liberté est factice. Sa libération est une opération de communication. En entretenant le suspense jusqu’à la dernière minute, la junte birmane a fait une énorme publicité à l’événement, lui assurant la «une» des médias internationaux.» De toute manière, «les militaires ne font pas grand cas de l’opinion internationale, même s’ils ont peut-être calculé «que sa libération reléguera au second plan la mascarade électorale» [du 7 novembre dernier] . «Et que Mme Suu Kyi est suffisamment affaiblie pour être tenue à distance de la vie publique.»

Même analyse dans Hospodářské noviny, le journal tchèque, relayé par Eurotopics: «Pour les généraux qui règnent sur le pays depuis cinquante ans, il s’agit surtout de mettre fin aux gênantes sanctions internationales.» Et surtout, «la junte veut voir si l’opposition est puissante, ou bien si elle pourrait parvenir à la diviser: une partie qui serait intégrée au jeu du nouveau parlement, et une autre qui serait bientôt complètement isolée. Cette partie de poker est inégale. Les généraux peuvent en effet réincarcérer quand ça leur chante la dissidente fraîchement libérée.»

Si le New York Times parle d’une «ruse» des militaires et la Frank­furter Allgemeine d’«un cadeau d’échange contre son abstinence politique», El País pense qu’elle a «les mains coupées», c’est-à-dire qu’elle est littéralement bâillonnée dans un contexte où il y a encore loin «de l’obscurantisme à la lumière». Donc même si l’opposante a déclaré dimanche, indique Le Soir de Bruxelles, «qu’elle serait disposée à rencontrer le généralissime Than Shwe, homme fort de la junte», on sait que ce dernier la «déteste souverainement […] et rechigne même, selon certains analystes, à prononcer son nom». Le dialogue semble donc bien mal parti. The New Light of Myanmar, l’organe officiel de la dictature, mentionne d’ailleurs à peine les événements du week-end.