De tous les visiteurs invités à la Conférence internationale du travail, aucun n’a attiré une telle foule. «La Nobel, c’est une rock star. Elle fait mieux que le prince Felipe d’Espagne et le nouveau président tunisien», dit le chauffeur de la navette qui conduit les derniers arrivants aux portes du Palais des Nations.

Quand la cheffe de l’opposition birmane Aung San Suu Kyi s’avance vers la tribune pour entamer son discours, le premier de sa tournée en Europe après 22 ans de résidence forcée en Birmanie, les représentants de 185 pays se lèvent pour l’applaudir.

Le verbe clair, le regard droit, avec une énergie de combattante, elle commence par dire son émotion d’être à Genève, avec l’impression de «venir trouver des membres de sa famille qu’elle n’aurait pas revus depuis longtemps». Elle souligne qu’elle est ici pour représenter les intérêts des Birmans, en particulier face aux investisseurs, de plus en plus attirés par ce petit pays aux sols pleins de richesse, qui s’ouvre au monde. Les bénéfices des réformes, dit-elle, doivent être partagés avec ceux qui vivent, naissent et grandissent sur cette terre. Les changements en Birmanie, rappelle-t-elle à l’attention des Etats, du monde des affaires mais aussi des autorités de son pays, doivent s’accompagner des règles de droit qui garantissent la démocratie.

Plus tard, devant des journalistes du monde entier, elle évoque son premier passage à Genève il y a trente ans. «Je me rappelle surtout du jet d’eau, dit-elle, car c’est le premier mot de français que mon fils a appris.» Puis les questions fusent, dans tous les sens. Les réponses aussi, brèves et limpides.

Total, investisseur responsable

Que dit Aung San Suu Kyi des violences entre bouddhistes et musulmans, qui ont fait 29 morts et 30 000 déplacés depuis vendredi dernier dans l’Etat Rakhine, à l’ouest du pays? «La principale leçon que nous devons tirer est que la règle de droit est essentielle pour mettre un terme aux conflits communautaires.» Et des sociétés pétrolières comme Total et Chevron, présentes sur le sol birman? «Aujourd’hui, Total est un investisseur responsable, sensible aux questions relevant des droits de l’homme, estime Aung San Suu Kyi. Je ne vais pas leur demander de se retirer de Birmanie.»

Ses idéaux sont-ils compatibles avec le pouvoir? «Je ne vois pas comment la politique et les émotions humaines pourraient être séparées. Si un politicien oublie ses idées et ses valeurs, c’est de la corruption interne.»

Enfin, demande un journaliste, pour vous, c’est quoi l’amour? «C’est placer une personne au-dessus de soi-même, savoir se préoccuper de quelqu’un plus que de soi, ne serait-ce que pendant un moment. L’amour est une chose bienvenue dans notre monde», répond la lauréate du Nobel, qui pourra enfin accepter formellement, lors de la deuxième étape de son périple à Oslo, le prix qui lui a été décerné en 1991.

Mais avant de s’envoler vers la Norvège, Aung San Suu Kyi prend le train pour Berne cet après-midi pour rencontrer les conseillers fédéraux Didier Burkhalter, Eveline Widmer-Schlumpf et Simonetta Sommaruga.