Mise à jour mardi 5 septembre, 10h00

Plus de 123'600 personnes, la plupart des musulmans rohingyas, ont fui récemment les violences en Birmanie pour se réfugier au Bangladesh voisin, selon l'ONU. Un pic a été atteint ces dernières 24 heures, avec 37'000 réfugiés qui ont passé la frontière en une journée. Ils fuient une opération de l'armée birmane dans l'Etat Rakhine, région pauvre et reculée du nord-ouest de la Birmanie. Les violences ont commencé avec l'attaque, le 25 août, d'une trentaine de postes de police par les rebelles de l'Arakan Rohingya Salvation Army (ARSA), qui dit vouloir défendre les droits bafoués de cette minorité musulmane rohingya. Les combats ont poussé des dizaines de milliers de personnes sur les routes, au risque d'une crise humanitaire. «A cause des arrivées massives de réfugiés, une immense crise humanitaire se déroule ici», a déclaré Nur Khan Liton, célèbre militant des droits de l'homme au Bangladesh. Plus de 400'000 réfugiés rohingyas se trouvent déjà au Bangladesh après avoir fui lors de vagues de violences précédentes.


Nous sommes en juin 2012. Devant l’assemblée de l’Organisation internationale du Travail, Aung San Suu Kyi ponctue sa première visite à Genève comme opposante «libérée» par le pouvoir militaire birman d’une déclaration sur les violences dont sont – déjà – victimes les Rohingyas, ces musulmans de l’Etat de Rakhine victimes d’épuration ethnique.

«La principale leçon que nous devons tirer est que la règle de droit est essentielle pour mettre un terme aux conflits communautaires» promet la «dame de Rangoon», maintenue en résidence surveillée presque permanente entre 1990 et 2008.

Le silence comme seule réaction

Cinq ans plus tard, Aung San Suu Kyi est désormais à la tête des autorités civiles de «l’Union de Myanmar». Or sur la fuite précipitée, ces derniers jours, d’une centaine de milliers de Rohingyas persécutés vers le Bangladesh, sa seule réponse est le silence, plus la diffusion de photos montrant des gardes-frontières birmans tués à l’arme blanche.

La ministre (musulmane) des Affaires étrangères de l’Indonésie, en visite ces jours-ci à Naypyidaw, la capitale, a proposé en vain d’installer des centres de la Croix-Rouge indonésienne dans l’Etat de Rakhine. Tandis qu’une autre lauréate du Nobel, l’activiste pakistanaise Malala Yousafzai récompensée en 2014, a ouvert le débat: «Ces dernières années, je n’ai cessé de condamner le traitement honteux dont ils font l’objet, a-elle affirmé. J’attends toujours de ma collègue prix Nobel Aung San Suu Kyi qu’elle en fasse de même.»

Que reste-t-il de la défenseure des libertés dans son pays, où la minorité musulmane est devenue l’ennemie numéro un de la «Tatmadaw», l’armée birmane? Et comment ne pas s’étonner ces jours-ci du silence des ONG ou de l’association Suisse-Birmanie qui, deux décennies durant, furent sur les bords du Léman ses avocates inlassables, au point que le Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) lui dédia son édition 2008, saluant cette «disciple du Mahatma Gandhi et de Martin Luther King»?

Le poids du passé

La vérité est difficile à admettre. Mais elle tient en trois mots illustrés, depuis le 25 août, par les massacres à huis clos dans l’ouest de la Birmanie: nationalisme, religion et rapports de force politique. Aung San Suu Kyi, née en juin 1945, est une fille du nationalisme birman anti-colonial que son père, le jeune général Aung San, fut le premier à théoriser durant la Seconde Guerre mondiale, au point de devenir ministre de la Défense dans le gouvernement mis en place par l’occupant japonais.

Après avoir négocié l’indépendance de son pays avec les britanniques, l’officier fut assassiné en juillet 1947, sans doute avec la complicité de ces derniers. Une ombre qui a toujours pesé dans les relations entre sa fille et l’Occident, malgré son mariage, en 1972, avec le tibétologue anglais Michael Harris, décédé en 1999. La nationalité britannique de ses deux fils l’empêche d’ailleurs constitutionnellement d’accéder à la présidence de la République.

Mainmise religieuse

L’autre explication du préoccupant silence d’Aung San Suu Kyi face aux incendies de villages rohyingyas et aux massacres qui ont suivi tient au poids du bouddhisme en Birmanie. Aux manettes du pouvoir dans le pays depuis les années soixante, au nom de la défense de l’intégrité nationale contre les minorités (Karens, Kachins, Shans et aujourd’hui Rohingyas), les militaires birmans ont fait des moines et des pagodes leur lieu privilégié d’influence, avec force dons sonnants et trébuchants.

A Mandalay, le temple du moine bouddhiste ultra-nationaliste et anti-musulman Wirathu (auquel le réalisateur suisse Barbet Schröder a consacré son film «Le vénérable W») est régulièrement visité par des officiers de haut rang.

Autre réalité: son mouvement Ma Ba Tha «pour la protection de la race et de la religion» (dont est issu le groupuscule violent 969 très impliqué dans les harangues anti-Rohingyas) reste actif et toléré par la police malgré son interdiction le 15 juillet dernier, à quelques mois de la visite du pape François, attendu en novembre. Un voyage pontifical que les Karens, de confession chrétienne, comptent aussi utiliser pour dénoncer les exactions du pouvoir central birman.

Rapport de force politiques

Troisième clef de compréhension, essentiel: les rapports de force politiques à Naypiydaw, et l’inquiétude légitime des autorités face à la menace de djihadistes importés. Même si l’armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (ARSA) se revendique comme un groupe armé «ethnique», ses liens présumés avec le Pakistan et le Bangladesh et son agenda «anti-birman» sont systématiquement mis en avant par les généraux et les opposants à Aung San Suu Kyi.

Autant de raisons peu avouables pour ne pas condamner l’épuration ethnique dont sont victimes ces musulmans, arrivés pour la plupart au XIXème siècle dans les valises des colonisateurs anglais.

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