Aung San Suu Kyi a gagné son pari. L’ancienne dissidente est en passe de diriger la Birmanie. L’ex-prisonnière politique, à l’image de Nelson Mandela, à force de ténacité, d’abnégation et de courage, a fini non seulement par faire plier la junte, mais à s’ouvrir les portes du pouvoir. Demain, la dame de Rangoon ne présidera pas l’État – la Constitution le lui interdit, l’article 59 (f) excluant de cette fonction toute personne ayant des enfants de nationalité étrangère. Ce qui est son cas. Mais comme elle l’a déclaré au vu des résultats qui se dessinaient dès lundi, elle dirigera le gouvernement en se plaçant «au-dessus du président». Que veut-elle dire? Elle a un plan, précise son entourage. On peut la croire. Personne ne l’arrêtera.

Le courage des tyrans

Ou plutôt personne ne veut l’arrêter. Car ce qu’il y a d’extraordinaire dans le scénario qui se dessine en Birmanie, ce n’est pas uniquement le parcours hors du commun d’une fille de général assassiné qui parvient en fin de compte à écarter les militaires ayant asservi leur peuple. C’est aussi le fait qu’une junte accepte de céder le pouvoir en respectant – jusqu’ici- scrupuleusement le processus démocratique qui s’instaure. Alors que la victoire de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) ne faisait plus aucun doute, restait à savoir si les casernes valideraient le scrutin. Non seulement, les chefs militaires ont reconnu jeudi leur débâcle, mais ils se sont aussitôt déclarés désireux de collaborer avec le prochain gouvernement.

Ces moments sont rares dans l’histoire politique, ceux où le tyran saisit qu’il a changé d’époque, qu’il est temps de s’en remettre, sans effusion de sang, aux règles démocratiques. On songe bien sûr à l’Afrique du Sud de Frederik de Klerk qui su comprendre que l’Apartheid n’avait plus de raison d’être. Il y a l’exemple de Taiwan où Tchang Ching-kuo autorisa le multipartisme après la mort de son père, Tchang Kai-shek. L’Amérique latine fournit d’autres exemples de transition réussie. Il faut reconnaître un certain courage aux despotes qui renoncent à leur position. Ils sont sous pression, celle de leur clientèle pour qui toute évolution est une régression.

Comme en Afrique du Sud

Ces moments si particuliers tiennent à la rencontre de personnalités capables de forcer le destin. Dans le cas de la Birmanie, Aung San Suu Kyi a pu composer avec le président Thein Sein. L’homme n’est pas un saint. Il était à la tête d’une dictature féroce, il a du sang sur les mains, et les prisonniers politiques n’ont pas tous été libérés. Mais il a eu l’intelligence, en dernier ressort, de reconnaître que le bien de son pays nécessitait son retrait du pouvoir et la fin d’un régime qui a failli. Il est donc logique de le saluer comme l’ont fait Barack Obama et Ban Ki-moon. Même Pékin, principal allié de l’ex-dictature a dû se résoudre à le faire.

Les individus, aussi exceptionnels soient-ils, ne suffisent pourtant pas à expliquer le changement. L’évolution de la Birmanie a été aiguillée par des sanctions internationales. C’est l’isolement grandissant du pouvoir birman – lié à un unique parrain, Pékin – qui l’a amené à faire peu à peu des concessions à partir de 2010. Sans la pression extérieure – soutenue par les partisans de la démocratie - il n’est pas certain que la junte aurait renoncé à ses prérogatives. En ciblant, au nom des droits de l’homme, des responsables du régime, certains secteurs économiques et des sociétés peu regardantes, les sanctions, en Birmanie comme autrefois en Afrique du Sud, se sont révélées payantes.