Birmanie

Aung San Suu Kyi, une Lady au pouvoir

La célèbre opposante revient de loin. Dans le sillage de la victoire incontestée de son parti aux législatives de novembre dernier, sa fulgurante ascension donne la mesure du chemin parcouru depuis son irruption inopinée sur la scène politique

C’est au lendemain de la vague de manifestations contre le régime militaire en 1988, qui devaient entraîner l’éviction du général Ne Win et la révéler aux Birmans, que nous avons rencontré Aung San Suu Kyi pour la première fois. Fille du général Aung San, le héros de l’indépendance assassiné quelques mois avant sa proclamation début 1948, Aung San Suu Kyi, mariée à Michael Aris, un universitaire anglais, était revenue précipitamment à Rangoon au chevet de sa mère mourante. Retrouvant son pays en pleine agitation après le fiasco de la «voie birmane vers le socialisme» imposée par Ne Win, elle se voit un peu malgré elle appelée à prendre ses responsabilités pour combler le vide politique d’un quart de siècle depuis l’étouffement de la démocratie en 1962.

L'espoir renaît avec la fille du vénéré général Aung Sang

Durant son règne sans partage, Ne Win aura délibérément pris soin d’isoler la Birmanie du reste du monde, laissant l’économie d’un pays potentiellement riche aller à vau-l’eau. C’est dans l’effervescence du mouvement de contestation qui avait acculé Ne Win à la démission, mais sans abolir les structures du régime, que surgit véritablement Aung San Suu Kyi, en improbable écho à ce que disait Rudyard Kipling tombé comme tant d’autres sous le charme de ce pays «où rien n’est pareil à ce qui se passe ailleurs».

Un caractère bien trempé sous une apparente fragilité, la fille du général Aung Sang, vénéré comme le père de la nation, avait d’emblée trouvé les mots justes quand elle s’est adressée pour la première fois à la foule des manifestants qui en croyaient à peine leurs yeux: «On dit que je ne connais rien à la politique birmane. L’ennui, justement, c’est que j’en sais trop. De fait, cette crise pourrait être qualifiée de seconde lutte pour l’indépendance.» Une voix claire, un langage simple et une passion maîtrisée. Du coup, les Birmans s’étaient repris à espérer. Ce jour-là, le 26 août 1988, la fille prodigue renouait avec une grande famille, plus vaste que la sienne, la majorité d’un peuple trop longtemps bâillonné et qui retrouvait une voix.

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Pour Aung San Suu Kyi, comme pour ses compatriotes encore terrorisés par le bain de sang provoqué par l’armée le 8 août, c’est le début dune longue marche semée d’embûches et de sacrifices. Le 18 septembre, un coup d’Etat installe une nouvelle junte, la loi martiale est rétablie, la chasse aux opposants reprend et un millier de personnes sont exécutées. Reprenant d’instinct le flambeau de son père et portée à la tête de la toute jeune Ligue nationale pour la démocratie (LND) à peine née dans le sillage du sursaut politique des Birmans, Aung San Suu Kyi parcourt le pays et draine les foules, ce qui lui vaudra d’être assignée à résidence dès le 20 juillet 1989. Peu avant sa mise à l’écart, celle que les Birmans appellent «The Lady» (la «Dame de Rangoon») nous réaffirmait encore son espoir d’une transition démocratique par des méthodes non violentes.

Les militaires multiplient les procédures pour la mettre hors-jeu

«Se libérer de la peur», tel n’a cessé d’être son crédo qu’elle a transmis à ses partisans par son exemple et une détermination farouche dans son bras de fer avec les tenants du pouvoir, même recluse, réduite au silence et coupée du monde, y compris de sa famille. Les militaires n’ont pourtant pas lésiné sur les moyens pour tenter de mettre hors jeu voire de se débarrasser de l’empêcheuse de tourner en rond. Candidate dès le début de l’année aux élections du 27 mai 1990, Aung San Suu Kyi fut interdite de participer au scrutin sous prétexte – déjà – de son mariage avec un citoyen britannique.

Malgré toutes les précautions prises pour garder le contrôle de ces élections en vase clos, la junte ne put empêcher l’éclatante victoire de la Ligue créditée de plus de 80% des sièges du parlement théoriquement élu. Mais plutôt que de remettre le pouvoir aux vainqueurs, les militaires décidèrent d’ignorer les résultats d’un scrutin qu’ils avaient eux-mêmes organisé et de se maintenir en place comme si de rien n’était.

Bafouant la volonté clairement exprimée de la population, la junte s’obstine dans la manière forte. Aung San Suu Kyi est maintenue en résidence surveillée et l’immobilisme se perpétue jusqu’à la précautionneuse ouverture entamée avec l’autodissolution de la junte en 2011. Dès lors, ce pays longtemps isolé s’est remis à respirer, et Aung San Suu Kyi a pu accéder au parlement à la faveur d’une élection partielle en avril 2012. Deux mois plus tard, pour son premier déplacement à l’étranger depuis un quart de siècle, l’ancienne recluse s’était rendue à Genève comme hôte d’honneur de l’Organisation internationale du travail (OIT), puis à Berne et à Oslo pour recevoir enfin son Nobel de la paix décerné en 1991. Nous-mêmes, qui nous trouvions comme d’autres sur la liste noire depuis la parution en 2000 de notre livre* consacré à la Lady, en avions été retirés la même année et avons fait l’expérience dès 2013 de la liberté de parole retrouvée par les Birmans si longtemps muselés.

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L’heure d’Aung San Suu Kyi est maintenant arrivée. Tenant compte du rapport de forces, elle s’est préparée à travailler avec ceux qui l’ont persécutée. Forgée dans l’adversité, elle n’aura pas trop de sa détermination pour relever le redoutable nouveau défi qui l’attend sous l’œil vigilant des militaires en embuscade, sans décevoir l’immense attente de la population. D’abord relancer le processus de paix avec les groupes armés encore en rébellion, et envisager un Etat fédéral pour répondre aux aspirations des minorités ethniques. Pacifier le pays, construire un Etat de droit, libérer les prisonniers politiques, améliorer les conditions de vie de la population: la tâche est immense. La nouvelle ministre des Affaires étrangères, conseillère spéciale de l’Etat et porte-parole du président Htin Kyaw en aura-t-elle la force et les moyens? «Aung San Suu Kyi marchait sur des charbons ardents; aujourd’hui, elle marche sur des œufs», résumait un membre de son entourage.

*«Aung San Suu Kyi, demain la Birmanie» de Claude Levenson et Jean-Claude Buhrer (Editions Philippe Picquier, 2007)


Profil

1945 Naissance le 19 juin à Rangoun. Fille du général Aung San, père de l’indépendance, assassiné en juillet 1947.

1972 Epouse Michael Aris, un jeune homme rencontré à Oxford.

1988 Retourne vivre en Birmanie afin de s’occuper de sa mère vieillissante.

1989 En résidence surveillée.

1990 Victoire éclatante de son parti aux élections législatives, annulées par la junte.

2010 Résidence surveillée levée.

2012 Elue députée.

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