Il faut remonter à la guerre de Corée, il y a sept décennies, pour trouver trace d’une opération comparable en temps de guerre. Dans un Yémen ravagé par sept ans de conflit, un vaste échange de prisonniers a commencé jeudi, sous les auspices du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Destiné à se poursuivre encore vendredi, l’échange concerne plus d’un millier de combattants yéménites, détenus de part et d’autre des lignes de front, mais aussi une quinzaine de ressortissants saoudiens et plusieurs dizaines de mercenaires soudanais.

Pour la majorité de ces gens, c’est comme s’ils revenaient de chez les morts»

Hisham al-Omeisy, militant des droits de l’homme, aujourd’hui réfugié en Europe

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Un retour du pays des morts

Au total, l’échange des 1081 détenus aura nécessité sept vols distincts. Et soulevé des problèmes logistiques en cascade. Trouver pilotes et avions à même de survoler ces zones de guerre; rassembler les centaines de détenus, vérifier leur identité et s’assurer que leur état de santé leur permettait de se déplacer… Il a fallu en outre veiller au départ parfaitement simultané des avions, notamment entre l’aéroport de la capitale Sanaa, aux mains des rebelles houthis, et Sayoun, dans l’est du pays, contrôlée par le gouvernement yéménite en exil, soutenu à bout de bras par l’Arabie saoudite. «Même l’altitude des avions a été négociée», confirme au téléphone, de Sanaa, Fabrizio Carboni, directeur régional du CICR pour le Proche- et Moyen-Orient.

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Cet accord sur les prisonniers a été arraché lors de négociations menées par l’ONU le mois dernier, à Montreux. Les images retransmises jeudi à la télévision montraient les prisonniers reçus avec les honneurs à Sanaa ou à Sayoun, s’agenouillant pour embrasser le sol avant de brandir le poing en signe de défi et d’être embarqués dans des autobus pour faire le tour de la ville, où ils allaient être acclamés comme des héros.

Aujourd’hui réfugié en Europe, le militant des droits de l’homme Hisham al-Omeisy a passé la journée de jeudi collé aux écrans. Détenu lui aussi pendant plusieurs mois par les Houthis, il y a deux ans, il a pu finalement rejoindre sa famille. «Pensez à l’émotion des mères, à tous ceux qui n’avaient plus de nouvelles et qui pensaient qu’ils ne reverraient jamais leurs proches. Pour la majorité de ces gens, c’est comme s’ils revenaient de chez les morts», sourit-il.

Peu importe finalement si cet accord est le prélude d’un accord plus vaste, comme beaucoup le pensent, ou s’il ne représentera qu’une parenthèse. «Il ne faut pas politiser ce moment, s’exclame-t-il. Au moins, tous ces gens libérés ne mourront pas en prison pendant que les politiciens et les militaires continuent d’enfoncer ce pays dans la catastrophe. Pour un prisonnier, chaque jour qui passe est une éternité.»

Malnutrition aiguë et covid

Selon les estimations fournies par l’ONU, environ 80 % de la population yéménite dépend désormais de l’aide humanitaire pour survivre. Alors que le pays est soumis à un implacable embargo par l’Arabie saoudite (alliée des Emirats arabes unis mais aussi des Américains et des Européens), quelque 3 millions de Yéménites, dont une majorité de femmes et d’enfants, souffrent de malnutrition aiguë. «Le prolongement de la guerre rend sa résolution beaucoup plus difficile», expliquait jeudi devant le Conseil de sécurité Martin Griffiths, envoyé spécial de l’ONU. Les groupes se fragmentent, les seigneurs de guerre supplantent les forces économiques traditionnelles: la spirale est, à l’en croire, de plus en plus difficile à inverser…

Fabrizio Carboni rappelle que le Yémen est le seul endroit du monde où le CICR s’est résolu à monter un centre pour traiter les personnes malades du Covid-19. «Le système de santé est à genoux, l’eau potable manque… Les gens sont dans un tel état de faiblesse que la maladie est ici beaucoup plus souvent mortelle qu’ailleurs», résume-t-il.

Le CICR n’a pas participé à l’établissement des listes de prisonniers susceptibles d’être échangés. Ces listes ont cependant fait l’objet, elles aussi, de négociations très ardues, chacun des camps se refusant à libérer des combattants de trop grande envergure. «Nous étions aux aguets jusqu’au dernier moment», affirme Majid Fadail, l’un des responsables de la question au sein du gouvernement soutenu par Riyad. Un moment, des rumeurs faisant état du débarquement in extremis de certains détenus a failli faire capoter toute l’opération jeudi matin.

«L’une des principales questions était de savoir combien de Saoudiens allaient être concernés par ce «deal», explique au Temps Hussain al-Bukhaiti, un journaliste basé à Saana, proche des forces houthies. Les Saoudiens voulaient même en faire une opération séparée.» La présence de militaires saoudiens et, dans une moindre mesure, de mercenaires soudanais qui ont été enrôlés par Riyad constituait pour les Houthis la seule «garantie» dont ils disposaient, dit encore Hussain al-Bukhaiti. Mais selon lui, la partie est encore bien loin d’être terminée. En ligne de mire: la ville stratégique de Marib, la seule à échapper encore aux Houthis dans toute la partie nord du Yémen. «Les forces de Sanaa ont freiné leurs opérations militaires ces dernières semaines. Mais maintenant que les prisonniers sont libérés et qu’ils ont repris des forces, les combats peuvent reprendre.»