«Nous allions convenir d’une heure pour visiter l’appartement lorsque le propriétaire m’a demandé ma nationalité. Quand je lui ai appris que j’étais Italien, il a immédiatement annulé la visite», témoigne Luigi qui n’a pourtant pas quitté Hongkong depuis des mois. Ce Sicilien confie «ne plus oser sortir» tant par peur de contracter le coronavirus que de susciter l’angoisse chez les locaux. Les étrangers sont depuis le 25 mars persona non grata sur le petit territoire chinois semi-autonome, hormis ceux qui sont résidents et dont le comportement est désormais scruté.

En janvier, dès la confirmation du premier cas de Covid-19, la population locale a adopté comme un seul homme le masque chirurgical, résurgence du SRAS de 2003. Cet épisode cauchemardesque a profondément transformé les comportements des Hongkongais, prompts depuis à porter un masque au moindre symptôme de rhume. Avec le Covid-19, il est aujourd’hui rare d'apercevoir un visage non masqué dans la rue et, des boutiques de vêtements aux salons de coiffure, nombreuses sont les entreprises à ne plus servir que les clients munis de masques.

A propos des masques de protection

Pourtant, quelques visages se démarquent, en particulier dans les enclaves d’expatriés de Sheung Wan et Mid-Levels: ceux des gens sans masque, souvent des Blancs, facilement repérables dans une population à 93% Chinoise. «A l'heure du déjeuner dans le centre, lorsque les employés de bureau de toutes les origines partent manger un morceau, le contraste entre les habitants et les étrangers est si frappant qu'il semble que les deux communautés vivent dans des univers parallèles», écrit l’avocat Jason Ng dans une tribune publiée samedi dans le journal anglophone Hong Kong Free Press.

Rassurer les autres

Pourquoi certains étrangers sont-ils réfractaires à porter le masque? Beaucoup invoquent son «inutilité». «Je me suis basé depuis le début de la crise sur les préconisations de l’OMS et des gouvernements en Europe. Or, je m’aperçois que l’argumentaire était moins fondé sur des réalités scientifiques que sur l’absence de stocks dans ces pays», témoigne un cadre sous le couvert de l’anonymat.

Mais la donne est en train de se modifier. L’épidémie est devenue pandémie. Et Hongkong, qui avait réussi jusqu’à mi-mars à limiter le nombre de cas à moins de 150, fait face depuis à une explosion des contaminations. Chaque jour, une cinquantaine de nouveaux patients sont hospitalisés, pour la plupart des étudiants fraîchement rentrés de Grande-Bretagne ou des Etats-Unis, ou des Occidentaux venus se mettre à l’abri quand le virus ravageait la Chine.

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Le ton se modifie en parallèle. Les appels au port du masque se multiplient. Paul Zimmerman, élu local néerlandais, s’en est fait le chantre. «Il ne s’agit pas seulement de vous protéger directement contre le virus (bien que cela aide), écrit-il sur Facebook. Il s’agit aussi de rassurer les autres sur le fait qu'ils ne seront infectés ni par vous ni par aucune surface qu’ils pourraient toucher.» Sous son plaidoyer s’étale un titre incendiaire d’Apple Daily, le principal quotidien en langue chinoise: «Les Occidentaux traînent librement sans masque».

Une extrême densité

Ailleurs, les invectives fusent contre «l’attitude condescendante des Gweilo» (terme d'argot utilisé pour désigner les Blancs en cantonais) et leur «manque de respect». Les photos affluent d’étrangers agglutinés dans les bars alors que les Hongkongais se confinent depuis des semaines, accentuant l’impression que la communauté d’expatriés ne prend pas le risque au sérieux. Lai Kwai Fong, le quartier nocturne prisé des expatriés, a été récemment le théâtre de plusieurs contaminations, ce qui a poussé le gouvernement à durcir les règles de sécurité. Les rassemblements de plus de quatre personnes sont interdits depuis le 29 mars.

«Honte à ceux qui n’ont pas respecté le port du masque et l’isolation», critique une internaute. Philippe C. fustige, lui, «ceux qui, par leur arrogance et leur manque de civisme, ont ruiné le travail de ces dernières semaines en n’effectuant pas leur quarantaine», ceux qui vont «dans les bars, les restaurants, les salles de gym» et ceux qui, après avoir fui Hongkong, y sont revenus «avant la date limite» en violation des quatorze jours d'isolement réglementaires. «C’est juste affligeant de devoir, pour quelques-uns, forcer le gouvernement à prendre des décisions drastiques», conclut-il sur Facebook.

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Au-delà d’un désaccord culturel sur le bien-fondé du masque, les comportements imprudents trahissent l’oubli de l’extrême densité du territoire hongkongais. Les 7,5 millions d’habitants vivent dans des logements souvent minuscules où plusieurs générations cohabitent, une promiscuité propice à la propagation de maladies infectieuses.

Ces derniers jours, le spectre d’un scénario similaire à 2003 a rejailli, au point que la cheffe de l’exécutif local a «exhorté à réfléchir tous ceux qui voudraient violer les règles de la quarantaine ou insister pour sortir». «Ne pouvez-vous pas attendre et vous refréner encore un peu plus longtemps?» a lancé Carrie Lam la semaine dernière, en conférence de presse, avant d’implorer: «S’il vous plaît, laissez à Hongkong une chance de remporter la bataille.»