Dans les campagnes du Sud-Kivu, la terreur est quotidienne et elle a pris ces dernières semaines une âpreté nouvelle: des groupes armés, qui s'appellent eux-mêmes des «rastas» et seraient d'anciens miliciens rwandais hutus, s'attaquent aux civils avec une violence sans précédent. Ils ne se contentent plus de s'emparer des récoltes, de prélever des taxes sur les marchés, de violer les femmes surprises aux champs ou sur la route, de faire irruption dans les maisons pour voler et violenter les familles, ils prélèvent aujourd'hui des butins humains.

A tout moment, des civils sont emportés dans la forêt: certains sont tués, d'autres sont gardés en otage. «Il y a un prix pour libérer les personnes emmenées, afin qu'elles ne soient pas exécutées, explique Noëlla Ndagano, au nom des femmes de Walungu. Le prix pour la libération d'une personne est fixé à 100 dollars par les milices rwandaises, une somme que les paysans doivent réunir d'urgence sous peine de voir leur parent être mis à mort. «Dans la région de Walungu, la situation a empiré depuis le début de l'année: fuyant les exactions, et redoutant la perspective d'affrontements entre les Hutus rwandais et des militaires de l'armée congolaise, entre 5000 et 10 000 déplacés se sont rassemblés dans le stade de la petite ville de Walungu, à 80 km de Bukavu, entièrement dépendants de l'aide

Les habitants de la région très peuplée de Walungu se sentent menacés et les humanitaires redoutent un phénomène semblable à celui de l'Ituri, qui verrait le Sud-Kivu tomber à son tour sous la coupe des seigneurs de la guerre. Cependant, le pire n'est pas sûr, et cette brusque montée de violence correspond peut-être aux derniers soubresauts de ces milices rwandaises que le Kivu, bien malgré lui, abrite depuis le génocide de 1994. En effet, non seulement l'étau se resserre sur ces groupes armés mais, surtout, une solution politique est en vue.

«Dialogue inter-rwandais»

Durant plusieurs semaines, dans la plus grande discrétion, la communauté catholique San Egidio s'est employée depuis Rome à convaincre les représentants des FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) qu'il était temps de rentrer dans leur pays de manière pacifique. Les FDLR, dont les combattants sont âgés d'une vingtaine d'années, ne sont plus les «génocidaires» de 1994. Leurs porte-parole se trouvent en Europe et, depuis les forêts congolaises où ils sont retranchés, ils ont longtemps exigé un «dialogue inter-rwandais», c'est-à-dire un accord politique préalable à leur retour au pays. Les plus organisés de ces groupes prélèvent, à date fixe, des taxes sur les civils congolais et se livrent à l'exploitation des mines, tandis que les autres, les Rastas notamment, se livrent à de nombreuses atrocités.

A Rome, il a été clairement expliqué aux représentants des FDLR que la patience de la communauté internationale était à bout. Que le choix ne se situait plus qu'entre deux options: un retour au Rwanda organisé et pacifique, assorti de garanties et d'une surveillance assurée par des forces onusiennes, ou le déploiement de grands moyens militaires afin de réduire les récalcitrants par la force.

Ces moyens, qui commencent à se déployer au Sud-Kivu, sont impressionnants: du côté de la Mission des Nations unies au Congo (Monuc), les militaires uruguayens, inefficaces et accusés d'abus sexuels, ont été remplacés par des troupes pakistanaises beaucoup plus robustes, dont les effectifs atteindront bientôt 2700 hommes. Ces hommes, dont la discipline impressionne fortement les Congolais, seront dotés d'hélicoptères de combat, de blindés et ils pourront utiliser des photos aériennes et des détecteurs à infrarouge qui révéleront tous les nids de miliciens cachés dans la forêt. De plus, la Monuc collaborera étroitement avec les forces armées congolaises, prévoyant même, s'il le faut, de leur assurer moyens logistiques et approvisionnement. En plusieurs endroits, des combattants Mai Mai ont déjà fait savoir qu'ils étaient prêts à entrer en action contre leurs anciens alliés rwandais, afin de protéger les populations civiles et de permettre la préparation des élections.

A ce déploiement onusien et congolais pourrait, si nécessaire, s'ajouter une importante force interafricaine, soutenue financièrement par l'Union européenne. Mais cette pression militaire, qui risque encore une fois de peser sur les populations civiles, ne sera peut-être pas nécessaire, car tout indique que les représentants des FDLR ont accepté la perspective d'un retour prochain au Rwanda et un conseiller du président Kabila s'est rendu à Kigali pour rendre compte des résultats de la médiation romaine.

«Noyau dur»

Dans les semaines qui viennent, les combattants rwandais (12 000 environ) pourraient donc, avec l'aide de la Monuc, tenter de se réinsérer au Rwanda, comme des dizaines de milliers d'autres avant eux. Et si un «noyau dur» s'accroche au Congo, on peut craindre le pire. Si les accords conclus se matérialisent, la population du Sud-Kivu s'en trouvera grandement soulagée, mais tout ne sera pas réglé pour autant. En effet, les Hutus ne sont pas seuls à commettre des exactions: lorsque les forces armées congolaises ne sont pas payées, elles aussi vivent au détriment des populations civiles et, à l'extrême sud de la province, du côté de Fizi et de Baraka, plusieurs groupes de combattants Mai Mai sont dirigés par des chefs de guerre qui répugnent à se soumettre à l'autorité du général Mbusa Mabe qui, à Bukavu, commande la 10e région militaire.

Ce qui est sûr, c'est que le retour des miliciens rwandais lèvera un fameux obstacle sur la voie des élections.