Europe centrale

En Autriche, des grands-mères contre l’extrême droite

Les «Omas gegen Rechts» se joignent tous les jeudis aux manifestations organisées à Vienne contre le gouvernement conservateur et xénophobe

Le bruit de leurs sifflets résonne dans les rues de Meidling, le 12e arrondissement de Vienne où se tient, ce jeudi 28 février, une manifestation hebdomadaire contre le gouvernement. Certains habitants se penchent à leur fenêtre et regardent, sourire aux lèvres, ce cortège pas comme les autres: une trentaine de grands-mères affublées de bonnets en tricot colorés. Leur nom: les «Omas gegen Rechts», comprenez les mamies contre la droitisation.

Agées de 60 à 70 ans, parfois plus, elles sont pour la plupart retraitées de diverses professions: enseignantes, travailleuses sociales, journalistes ou comédiennes. Ce qui rassemble ces 200 femmes qui manifestent à travers le pays, c’est une inquiétude grandissante face au virage à droite entrepris par l’Autriche. Créé au lendemain des élections législatives d’octobre 2017 qui ont porté au pouvoir les conservateurs de l’ÖVP et l’extrême droite du FPÖ, ce groupe est aujourd’hui l’un des symboles de l’opposition civile au gouvernement. «Je n’aurais jamais pensé que nous puissions attirer autant de monde, s’étonne Susanne Scholl, membre de la première heure. En Autriche, comme dans le reste de l’Europe, les forces d’extrême droite gagnent en puissance et les citoyens modérés restent chez eux, perplexes, ne sachant que faire. La création de ce groupe a finalement encouragé ces gens à venir manifester.»

«Un déplacement terrible vers la droite»

C’est le cas de Susanne Altschul, 67 ans. Son père, juif et social-démocrate, avait dû fuir l’Autriche en 1939, après l’annexion du pays par l’Allemagne nazie. Rejoindre les «Omas gegen Rechts» a été une évidence pour elle. «Je fais partie de la génération de l’après-guerre et j’observe le retour de certaines tendances, un déplacement terrible vers la droite. Je ne veux pas me dire plus tard: nous avons vu tout cela mais nous n’avons rien fait», explique-t-elle.

Les «Omas» dénoncent les coupes sociales opérées ces derniers mois, la haine religieuse et la xénophobie du gouvernement, en particulier du FPÖ, le parti d’extrême droite qui pousse aujourd’hui pour une énième réforme migratoire. Vienne réfléchit en effet à un système de rétention préventive pour les demandeurs d’asile jugés «dangereux». Eva Bastirsch, qui a rejoint le mouvement il y a deux mois, est dégoûtée: «On ne peut pas enfermer quelqu’un avant qu’il ait fait quelque chose ou sans qu’il y ait un soupçon justifié! Le fait d’être étranger n’est pas un crime!»

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Cette grand-mère était déjà dans les cortèges en 2000, lorsque l’ÖVP avait choisi, pour la première fois, de gouverner avec le FPÖ, au grand dam de l’Union européenne et de nombreux Autrichiens. «A l’époque, le gouvernement avait dû passer par des souterrains pour rejoindre le lieu de la prestation de serment. Aujourd’hui, ils présentent leurs projets de manière éhontée et personne ne s’en émeut. C’est frappant. Nous les grands-mères, il ne peut plus nous arriver grand-chose, mais les jeunes, ça les concerne!»

Les élections européennes en ligne de mire

Pour encourager cette jeune génération, les mamies multiplient les appels à manifester sur les réseaux sociaux. Dix mille personnes suivent leur page Facebook, 7000 leur compte Twitter. Leur combat actuel? Les élections européennes de mai prochain. «On a vu en Angleterre et aux Etats-Unis ce que ça donne lorsque les jeunes ne vont pas voter. Les élections européennes sont extrêmement importantes, car aujourd’hui les problèmes ne peuvent plus être résolus à l’échelle nationale, avance Traude Müller, 72 ans. L’Europe a permis d’éviter des conflits majeurs. Le nationalisme, lui, a toujours conduit au désordre et à la guerre.»

L’appel sera-t-il entendu? Ces mamies font en tout cas des émules au-delà de l’Autriche. Un groupe similaire a été créé en Allemagne et les «Omas» sont confiantes: d’autres pays européens suivront.

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