Le quartier n’a pas été choisi au hasard. Un stand du FPÖ trône sur la Florian-Hedorfer Strasse, à Simmering, le XIe arrondissement viennois. Le seul à être aux mains de l’extrême droite dans la capitale autrichienne, bastion de gauche depuis la Seconde Guerre mondiale. «Bonjour! Un stylo? Une peluche pour le petit?» Les cinq militants du parti ne sont pas venus les mains vides pour attirer les clients du supermarché installé en face. Mais ici, ils n’ont pas vraiment besoin de ces gadgets pour convaincre.

«Pour moi, l’immigration n’est pas contrôlée, la population n’a pas l’impression que les bonnes mesures sont prises. Le FPÖ est l’un des partis qui s’engagent sur cette question», avance Mirek, tout juste sorti de ses courses. La vidéo d’Ibiza, révélée en mai dernier – qui montrait Heinz-Christian Strache, alors chef du FPÖ, prêt à se compromettre auprès d’une pseudo-nièce d’oligarque russe –, n’a pas altéré sa vision du parti: «Cela a changé mon opinion sur certaines personnes au sein du FPÖ, oui, mais si on fait un peu le ménage, ça ira!» Peu après, Bernhard, fier de dire qu’il votera FPÖ ce dimanche, ajoute: «Quelles alternatives y a-t-il? Je n’en vois pas vraiment d’autres!»

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Stabilité

Quatre mois après l’Ibizagate, le FPÖ reste stable, autour de 20% des intentions de vote. C’est moins que leur résultat aux législatives de 2017 – 26% – mais c’est une baisse – de l’ordre de 2 ou 3 points – inférieure à ce que présidaient les sondages antérieurs au scandale.

«Le FPÖ a réussi à se construire une base électorale très loyale ces dernières années, notamment sous le règne d’Heinz-Christian Strache», de 2005 à 2019, explique Bernhard Weidinger, du Centre de documentation et d’archives sur la résistance (DÖW). «Cette base électorale votera FPÖ quoi qu’il arrive car ces gens voient un clivage fondamental entre le FPÖ et les autres partis. Pour eux, le FPÖ est la seule formation à se montrer véritablement critique envers l’Union européenne, la seule à s’attaquer réellement au problème que constitue à leurs yeux l’immigration.» Peu importe ce que fait le FPÖ, peu importe l’Ibizagate, «le parti ne perdra pas ces électeurs car, selon ces derniers, il n’y a simplement aucune alternative».

Le mythe de la victime

Pourtant, le contenu de cette vidéo est explosif: le document montre Heinz-Christian Strache disposé à offrir d’importants marchés publics à une prétendue nièce d’oligarque russe, en échange de financements occultes pour son parti. Mais le FPÖ a savamment réussi à détourner l’attention: «Ils ont minimisé les faits, ont expliqué que tous les autres partis étaient semblables à eux, puis ont dit qu’il s’agissait d’une conspiration contre Heinz-Christian Strache», explique la journaliste d’investigation Nina Horaczek, qui travaille sur le FPÖ depuis vingt ans.

«Le parti cultive le mythe de la victime depuis des années: eux sont les victimes et les autres sont malveillants. Leurs électeurs y sont habitués et croient au récit selon lequel les mauvaises personnes sont celles qui ont réalisé la vidéo et non Heinz-Christian Strache, même si ce dernier était prêt à vendre la République.» De fait, 62% des électeurs FPÖ interrogés affirment que la vidéo d’Ibiza n’a aucune influence sur leur décision de vote, selon un récent sondage de l’institut Public Opinion Strategies.

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Il faut dire que le FPÖ a su rester uni après le scandale - ce qui n’a pas toujours été le cas dans le passé - et cela l’a servi. Certes, Heinz-Christian Strache continue de faire parler de lui. Ces derniers jours, l’ex-leader d’extrême droite est soupçonné par la justice d’avoir fait payer des dépenses privées par son parti, mais il a été mis à l’écart. Tous se sont rangés derrière leur nouveau chef, Norbert Hofer, espérant que cet énième scandale ne démobilise pas leurs électeurs. «C’est un homme qui parle à une large partie de la population, qui a obtenu un très bon résultat à la présidentielle de 2016 [il a perdu de peu au second tour face à l’écologiste Alexander Van der Bellen], c’est la bonne personne», avance Johann Tschürtz, gouverneur adjoint FPÖ du Burgenland, région viticole de l’est de l’Autriche. «Nous somme unis comme nous l’avons rarement été», se félicite-t-il. Mais le parti le restera-t-il après l’élection? Cela dépendra sans doute de son retour ou non au gouvernement.

La quête d’une coalition

Un retour qui n’est pas assuré, car si le FPÖ ne semble pas avoir perdu tant d’électeurs que cela, l’image du parti a été écornée. «Nous avons certainement perdu un petit peu de crédit», reconnaît Johann Tschürtz. La principale conséquence, c’est que le parti conservateur pourrait hésiter à choisir le FPÖ comme partenaire de coalition à l’issue des élections, bien que ce soit le parti le plus proche en termes d’idées. D’ailleurs, depuis l’Ibizagate, le jeune conservateur Sebastian Kurz évite soigneusement de dire qu’il pourrait de nouveau gouverner avec le FPÖ, alors que l’extrême droite fait ouvertement campagne pour reconduire cette alliance.

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