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En Autriche, l'extrême-droite domine désormais la politique nationale

Heinz-Christian Strache a perdu son pari de remporter la mairie de Vienne. Mais son parti, le FPÖ, progresse le plus. Au niveau national, il est en tête dans les intentions de vote. Il n'a pourtant pas tourné la page des nostalgies nazies.

Quand Rihanna, la star de la Barbade, apparaît sur les écrans, Herbert pose sa bière, se lève, s’empare de la télécommande et zappe. Un bref pianotement et Peter Alexander, le roi viennois de la schlagmusik, entonne dans un clip suranné Das kleine Beisl, adaptation du Café des 3 colombes de Joe Dassin. Au morceau suivant, Delilah, tous les clients du Zipp, reprennent en coeur le refrain: la la la, De-li-lah, la la la, De-li-lah. Herbert est dans son bar, avec sa musique, au coeur du Simmering, le 11e district de la capitale autrichienne. Comme dans un cocon, dans les effluves de cigarette avec les verres qui s’entrechoquent. Le temps est suspendu. En dehors, pourtant, son monde semble s’écrouler.

A Simmering, le week-end dernier, le Parti de la liberté (FPÖ) de Heinz-Christian Strache l’a emporté devant les sociaux-démocrates (SPÖ). Pour quelques voix. Mais pour la première fois, cette forteresse de la Vienne rouge embrassait l’extrême-droite. Les socialistes minimisent, arguant d’une erreur de casting pour défendre ici leur couleur. Dans la capitale autrichienne, contrairement à ce que prédisaient les sondages, ils restent les maîtres et Michaël Häupl, maire depuis 21 ans, devrait reconduire sa coalition avec les Verts. Ne sont-ils pas les vainqueurs de ce scrutin?

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«Les socialistes ne font plus du social»

Oui et non. Sur l’ensemble des 23 districts de Vienne, le SPÖ a perdu 5% des voix (39,5%) et le FPÖ en a gagné autant (30,8%). La «révolution d’octobre» annoncée par Heinz-Christian Strache n’a pas eu lieu. Mais son parti est celui qui grimpe, élection après élection. Ses fantassins vont entrer au gouvernement de Haute-Autriche dans une coalition avec les conservateurs (ÖVP), ils sont depuis peu associés au pouvoir dans le Burgenland avec le SPÖ et ils sont aussi les grands vainqueurs en Styrie, une région industrielle qui votait plutôt à gauche. Jamais, depuis la disparition de Jörg Haider, chef charismatique proche des vieux nazis, le parti n’avait été aussi fort. Depuis plusieurs mois, tous les sondages indiquent qu’il est le premier parti national avec 30 à 35% des intentions de vote.

«Les socialistes ne font plus du social. Il n’y arrivent plus. On ne sait plus qui ils représentent», raconte Herbert. «Le chômage augmente, les retraites sont fragilisées, l’Europe ne fonctionne pas, les gens ont peur», résume Christian, le patron du Zipp qui estime que deux tiers de ses clients ont voté pour le FPÖ. En face de son établissement, de l’autre côté de la Zippererstrasse, s’élève l’un des symboles de cette Vienne qui a toujours voté à gauche depuis l’effondrement de l’empire, à l’exception de la parenthèse nazie (1934-1945) lorsque le parti socialiste fut interdit: un immeuble d’habitat social. Leurs bénéficiaires sont pourtant tentés aujourd’hui de voter à droite, ou plutôt l’extrême-droite, pour préserver leurs acquis. «Mêmes les immigrés», précise Christian. Il parle des Slovaques, des Tchèques, des Hongrois et des ressortissant de l’ex-Yougoslavie, très nombreux dans la capitale qui compte 27% d’étrangers, une situation particulière en regard du reste du pays.

Comme l’UDC

Si l’on bifurque sur la Simmeringe Hauptstrasse, le décor change: les restaurants sont turcs, les salons de coiffure, les magasins de fleurs, les boulangeries sont tenus par des Turcs et dans la rue, nombreuses sont les femmes voilées. La mairie de Vienne y voit une réussite de son modèle multiculturel. Le FPÖ dénonce au contraire l’émergence de ghettos avec des populations qui ne s’intègrent pas. «Qu’un muezzin hurle à Simmering, cela ne va pas du tout!», était l’un des slogan de Paul Stadler, le candidat victorieux du FPÖ. L’afflux de réfugiés en provenance du Proche-Orient a facilité sa tache avec l’exploitation d’image de migrants prenant d’assaut les frontières.

Au club du FPÖ, derrière le Parlement national, installé dans un luxueux immeuble d’empire gardé par la police, personne n’est disponible pour répondre à la presse. «Nous sommes un parti d’opposition, indique Isolde Seidl, responsable de la communication. Nous n’avons pas l’habitude comme on le fait en Allemagne ou en Suisse de répondre aux sollicitations des médias.» Le dépliant de campagne de Heinz-Christian Strache ressemble aux tout ménage de l’UDC helvétique: surpopulation étrangère, chaos de l’asile, contrôle des frontières, protection des familles et des travailleurs, discours anti-européen, danger de l’islam, démocratie directe. Même les affiches de campagne sont au diapason: on y voit des hommes noirs menaçant de fouler du pied le drapeau autrichien dans un graphisme qui est la marque de l’UDC.

Le FPÖ n’a aucun programme pour apporter des solutions concrètes. Le problème est qu’en face le SPÖ et les conservateurs du ÖVP sont eux aussi à court d’idéologie

Bientôt «salonfähig»

«C’est comme l’UDC mais avec l’héritage nazi en plus», corrige Charles Ritterband, correspondant de la NZZ à Vienne depuis quatorze ans. Le FPÖ, en dehors de cultiver les thèmes chers à la droite populiste, n’a pas d’idéologie. Contrairement à Christoph Blocher, Heinz-Christian Strache, n’a rien à dire sur l’économie, si ce n’est de relayer des slogans anticapitalistes. «Strache flirte avec les symboles et la nostalgie nazie, vend de l’émotion, agite les peurs, cultive le vote protestataire contre les grands partis de gouvernement, poursuit ce commentateur réputé de la scène politique locale. Mais il n’a pas le génie d’un Haider. Cela ne le dessert pas car les Autrichiens sont anti-intellectuels.»

Le FPÖ fait des efforts pour corriger cette image. Une stratégie qui n’a que partiellement réussi jusqu’ici. Mais son association à des gouvernements régionaux pourraient le rendre bien plus fréquentable (salonfähig) à l’avenir. Proche des néonazis allemands du NDP, et autrefois membre d’un mouvement étudiants d’extrême-droite, les Vandales, Heinz-Christian Strache a certes réfuté ses anciennes thèses antisémites. Mais c’est pour les remplacer par un discours anti-Islam qui reprend les mêmes clichés.

La ville la plus agréable du monde

«Strache est très à droite, très raciste et très nationaliste», résume Klaus Werner-Lobo, acteur, auteur, ancien député Vert du parlement viennois et l’un des commentateurs les plus suivis sur les réseaux sociaux. «Le FPÖ n’a aucun programme pour apporter des solutions concrètes. Le problème est qu’en face le SPÖ et les conservateurs du ÖVP sont eux aussi à court d’idéologie. Nous sommes entrés dans l’ère post-démocratique, du marketing politique. Les politiques ont perdu le contact avec la société civile.»

Au Rathaus de la ville de Vienne, Tanja Wehsely, facilement réélue dans son district sur la liste SPÖ tente de relativiser. Sa ville, rappelle-t-elle est riche, l’une des plus dynamique d’Europe et arrive en tête de tous les classements mondiaux pour sa qualité de vie. Elle défend le bilan de son gouvernement qui, malgré la crise depuis sept ans, refuse l’austérité. «C’est paradoxal: beaucoup de gens qui votent pour le FPÖ dépendent de l’aide sociale, or ce parti veut la réduire de moitié. C’est ce même parti qui dénonce le manque d’intégration des étrangers alors qu’il s’oppose aux programmes d’aide dans les écoles pour l’apprentissage de l’allemand.»

Objectif la chancellerie en 2018

Tanja Wehsely voit dans le FPÖ un vrai danger: «C’est un parti fascistoïde aligné derrière son chef, il faut créer un cordon sanitaire pour l’empêcher de rentrer au gouvernement. Il en va de même en Europe, nous devons empêcher les partis d’extrême-droite de participer à des coalitions car cela les renforce.» L’accord passé dans le Burgenland entre le SPÖ local et le FPÖ, contre l’avis de la direction du parti, est vécu comme un traumatisme à Vienne. «Un tabou est tombé.»

Car à présent, c’est bien la question qui se pose. S’il a échoué dans la capitale, Heinz-Christian Strache semble le mieux placé pour la course à la Chancellerie fédérale. Les élections nationales se tiendront en 2018. Au Zipp, Christian, le patron, n’y croit pas: «C’est un vote de protestation comme en France avec Marine Le Pen. Strache est trop à droite. Les Autrichiens ne voudront pas d’un extrémiste comme chancelier. Ils ne sont plus prêts à prendre ce risque.»

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