Europe

En Autriche, on fume encore et toujours dans les bars

L’interdiction de fumer dans les bars et les restaurants devait entrer en vigueur le 1er mai. Mais c’était compter sans le nouveau gouvernement, où siège le FPÖ, le parti d’extrême droite

Bernhard pousse la porte du Jetzt, un petit bar d’habitués situé dans le XVIIe arrondissement de Vienne. Quelques instants plus tard, attablé, il allume une première cigarette. Le jeune homme est plutôt d’accord avec les parlementaires autrichiens qui ont prolongé de facto l’autorisation de fumer dans les lieux de restauration du pays le 22 mars dernier. «Je comprends que certains se plaignent de la cigarette dans les bars, j’ai moi-même vécu cela lorsque je n’étais pas fumeur mais je crois que c’est une question de liberté individuelle. D’autant que les clients peuvent choisir des zones non-fumeurs.»

En Autriche, la consommation de tabac est autorisée dans les établissements dotés d’espaces fumeurs séparés, ainsi que dans ceux de moins de 50 m2, si l’exploitant le souhaite. Une solution qui ne fonctionne pas, selon Ignaz, un autre client du Jetzt, non-fumeur: «Moi ça me gêne! Quand j'entre dans un bar, ça sent mauvais. Au bout de quelques minutes, j’ai envie de ressortir. Quand c’est possible, je vais dans l’espace non-fumeurs, mais on ne peut pas toujours! Cela fait des années en Autriche que l’on parle d’une interdiction mais elle n’arrive jamais, malheureusement!»

Lire aussi: «La difficile normalisation de l’extrême droite autrichienne»

Cette interdiction devait normalement être effective le 1er mai prochain, en vertu d’une loi votée en 2015, mais c’était compter sans le nouveau gouvernement. Depuis décembre dernier, l’Autriche est dirigée par le parti conservateur (ÖVP) allié au parti d’extrême droite (FPÖ). Ce dernier défend âprement la liberté de fumer et a réussi à convaincre son partenaire de coalition de revenir sur cette interdiction, alors même que le parti conservateur avait initialement soutenu la loi de 2015. «Certains partis sont pour la liberté de fumer car cela pourrait leur apporter des voix auprès des électeurs. Il faudrait plutôt agir en pensant à la santé des habitants», déplore Thomas Szekeres, président de l’Ordre des médecins autrichien.

Vers un référendum, comme en Suisse?

Son organisation a lancé une pétition officielle, une «proposition d’initiative populaire», qui a recueilli plus de 590 000 signatures lors de la première phase, soit près de 10% du corps électoral autrichien. Le sujet devrait donc être débattu au parlement – c’est normalement le cas en Autriche, lorsque 100 000 signatures sont rassemblées. Mais Thomas Szekeres a d’ores et déjà un autre objectif en tête: «Nous visons pour la prochaine phase au moins 900 000 signatures.»

Une interdiction totale de fumer éloignerait les gens des lieux de restauration, ils resteraient chez eux et cela nuirait aux restaurants

Heinz Pollischansky, restaurateur à Vienne

900 000 signatures, c’est justement le seuil requis, dans le programme du gouvernement, pour lancer une procédure de référendum. Mais cette réforme de démocratie directe, inspirée du modèle suisse et à laquelle le FPÖ est particulièrement attachée, n’a pas encore été mise en place. Elle ne le sera qu’en 2021, selon le vice-chancelier et chef du FPÖ, Heinz-Christian Strache. Trop tard aux yeux des opposants, qui veulent donc obtenir un maximum de signatures pour accroître la pression.

Un débat houleux

Le bras de fer devrait donc se poursuivre dans les semaines à venir. D’autant que les partisans de la liberté de fumer se font entendre, eux aussi. Heinz Pollischansky, restaurateur à Vienne, a lancé il y a plusieurs semaines une contre-pétition en ligne, quoique non officielle. Ce texte est soutenu par la Chambre de commerce autrichienne et par d’autres organisations. C’est dire l’importance des enjeux économiques: «Une interdiction totale de fumer éloignerait les gens des lieux de restauration, affirme Heinz Pollischansky. Ils resteraient chez eux et cela nuirait aux restaurants. Nous ne voulons pas en être responsables. En ville, cela ne sera pas trop dommageable mais à la campagne, la population va perdre ses lieux de socialisation. En plus d’être un problème économique, c’est aussi un problème de société.»

Reste les chiffres, plutôt alarmants: l’Autriche est le quatrième pays de l’OCDE où l’on fume le plus, la république alpine se situe 6 points au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE. Trente pour cent des plus de 15 ans sont des fumeurs, selon Eurostat. Un chiffre trop élevé aux yeux de Thomas Szekeres, qui rappelle que «bannir la cigarette des lieux de restauration a un impact immédiat. Cela a été le cas en Italie où quelques mois après l’interdiction de fumer dans les bars et les restaurants, le nombre de crises cardiaques a baissé.» Chaque année, en Autriche, 13 000 personnes meurent de maladies liées au tabac.

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