Au moment où une série de gouvernements européens se livrent à des attaques de plus en plus virulentes à l'égard d'une éventuelle coalition gouvernementale noire-bleue (ÖVP-FPÖ) à Vienne, les Autrichiens, eux, sont comme «sonnés». Relayées par les médias, les condamnations et les menaces – affirmant que le programme du FPÖ est contraire aux droits de l'homme, comparant Jörg Haider à Hitler et déclarant qu'il faut par tous les moyens empêcher la formation d'une telle coalition, quand bien même elle résulte d'une élection démocratique – leur paraissent en général disproportionnées, voire légèrement surréalistes. En effet, la réalité qu'on leur renvoie n'a que peu à voir avec la réalité qu'ils vivent.

Beaucoup d'Autrichiens se demandent «pourquoi on prend soudain l'Autriche pour le nombril du monde». Il leur semble qu'«une tempête dans notre verre d'eau politique est traitée comme s'il y avait le feu à la mer». Washington et l'Union européenne ont déclaré vouloir observer de très près l'évolution politique autrichienne pour voir si l'entrée du FPÖ au gouvernement allait entraîner un déficit en matière de tolérance, de pluralisme et de démocratie. Si leur attitude – jusqu'ici prudente et attentiste – les retient de sombrer totalement dans la paranoïa, ils ne se font guère d'illusions: les turbulences ne sont pas près de se calmer. Lors de l'affaire Waldheim, une majorité d'Autrichiens avait choisi, en l'élisant à la présidence malgré son passé douteux, de résister aux pressions extérieures. Ils l'avaient payé assez cher. Et, d'une certaine façon, ils continuent de le payer. Ils ont, depuis, «mauvaise réputation». On ne leur pardonne pas non plus d'avoir essayé de gommer leurs responsabilités durant la Seconde Guerre mondiale en se posant en premières victimes de Hitler – ce qu'ils furent aussi.

Bouc émissaire idéal

Dans l'éditorial qu'il consacre aujourd'hui au «vent contraire» qui souffle sur son pays, le rédacteur en chef du quotidien viennois de centre droit Die Presse, Andreas Unterberger soutient que cette tempête a de multiples causes. La première étant naturellement les propos inadmissibles de Jörg Haider et de certains de ses amis à l'égard de la période nazie ou des étrangers. Mais il soutient aussi que certains de ces propos ont été sciemment déformés et propagés des années durant au-delà des frontières par une partie de la gauche autrichienne pour rendre le FPÖ tabou et empêcher tout changement. De même, estime-t-il, que l'attitude du président Klestil et ses tergiversations n'ont pu que conforter, à l'étranger, l'idée que le FPÖ était un danger.

Mais la virulence des hommes politiques européens, de droite comme de gauche, a sans doute aussi des causes qui tiennent à leur propre survie politique, avance le rédacteur en chef. Face à la corruption, aux scandales, aux tensions internes qui agitent, un peu partout en Europe, les partis de droite et les sociaux-démocrates, face à la peur de voir se lever de nouveaux populistes de droite, l'Autriche devient un bouc émissaire idéal. «Tonner contre le danger fasciste, se contenter de rabâcher des préjugés est plus facile que de s'informer», conclut Andreas Unterberger.

Pour sa part, réagissant au tollé de l'étranger, Jörg Haider a demandé que son parti et lui-même soient jugés sur leurs actes et qu'on leur laisse la possibilité de faire leurs preuves.